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PhD. Et après?

17/05/2017 09:31 EDT | Actualisé 17/05/2017 09:31 EDT

Les mauvaises journées commencent toujours par un truc qui se casse la gueule. Un truc dont on connaissait la piètre qualité. Comme une tringle à rideaux... suédoise.

C'est bancal. Tout est tellement bancal.

Quatre mois depuis la soutenance de thèse. Je n'ai jamais vu la lumière au bout du tunnel. Quelqu'un s'est débrouillé pour venir boucher la sortie pendant que moi, et les autres soutenions le fruit de 6-7 ans d'effort. Nous avons le teint terne, les joues creusées, des lignes sur le front. La pluie bat les fenêtres du département. Ça dégouline. Nous sommes flous, presque effacés. Il restera de nous un portrait poussiéreux dans le corridor sous les néons gris grésillant.

. Oui. Cela ressemble à un scénario de Lena Dunham ou de son ami Judd Appatow. Ça ne s'appelle pas Girls, mais PhDs.

Oui. Je suis atteinte de pessimisme chronique que je noie dans un café troisième vague. Oui. Cela ressemble à un scénario de Lena Dunham ou de son ami Judd Appatow. Ça ne s'appelle pas Girls, mais PhDs. Mise en scène d'une bande de millennaux surdiplômés, privilégiés inconscients, qui se regardent patauger dans les difficultés avec complaisance. C'est le dramomique des trentenaires en crise existentielle sur fond de crise économique et de coupes budgétaires.

Oui. On chiale.

Nous n'étions pas préparés à autre chose que lire, réfléchir, écrire, présenter et éventuellement enseigner. Gonfler son curriculum vitae de publications scientifiques dans des revues moyennes au minimum. Zéro, tu regardes tes chaussures. Une «publi» et tu sauves la face. Deux et tu commences à fanfaronner. Tu n'évoques pas tes communications orales si tu en as fait seulement deux dans l'enceinte de ton université. Pour sortir du fond obscur du monde académique, il faut être compétitif et aligner, à gauche avec tiret ou astérisque, les présentations orales lors desquelles tu présentes souvent 3 fois le même papier (le titre, lui, est différent). Miami, Nouvelle Orléans, San Francisco, en gras ça fait un effet monstre. Mieux si tu hashtag le Jour-1, -2, -3 de la conférence. #roomwithaview.

Et si tu as pas envie ?

«Assieds-toi et écris ta thèse». Nous l'avons fait. 20% d'entre nous resteront universitaires. Ils font quoi les autres 80%? Je ne sais pas. Les carrières alternatives, ça veut dire quoi exactement? Il est où le séminaire obligatoire «stratégies et perspectives au-delà de la science» ? Est-ce qu'on pourrait remplacer le livre «comment écrire une thèse» par «toutes les choses que vous pouvez faire après la thèse»? Le savoir on en a en masse. Est plus implicite, par contre, l'ensemble des compétences acquises pendant une petite dizaine d'années.

Nous sommes gagnés par un étrange sentiment de disqualification, de «je ne corresponds à rien» renforcé par une fausse bienveillance à notre égard: «bienvenue à vous chers docteurs! Nous avons besoin de vous». Courriel numéro 50: «à suivre», «merci de l'intérêt, mais il n'y a pas de besoin actuellement». Lire aussi «vous êtes professionnellement très compétente, mais il y a des gens très très très compétents». La faute au curriculum plate.

Je me suis assise, j'ai écrit. J'ai réussi. Mais j'ai oublié de me faire des amis (réseaux) pendant que je gérais des problèmes tels que: défaut d'assurance, syndrome d'imposteur, étudiante étrangère non financée, employée, maman en rédaction, anxiété et procrastination. Oui je l'ai choisi, «arrête de te plaindre!». Oui oui.

À court terme il n'y a rien. Il faut penser aux trois prochaines années. À part travailler à la boulangerie...

En attendant de statuer sur cette perspective, mon postdoctorat alternatif ressemble à ça:

Scène 1- INT. Matin. Pluie.

11h30. Sur la rue Jean-Talon dans un restaurant indien, je commande un thali à 7,99$. Musique exaltante dans un endroit capitonné de velours rouge. Il n'y a que moi et la serveuse. Le monde tourne sans nous.

Scène 2- INT. Matin. Pluie

10h00. Sherbrooke Ouest. Un café filtre à 4$ comme 4e vague. De qui je me moque? Un sosie de la princesse Kate avec accent joue avec son imposant saphir. Elle a le teint luisant, les joues rouges, et arbore un rictus de contentement. Elle porte le pull XXL de son mari et parle au téléphone: «he works until 9 this evening so, hum, it is going be a bit difficult to rearrange everything». Elle vend la maison de son père de la rue Prince Albert... #imsoblessed.

Scène 3- EXT. Jour. Pluie

9h39. Stationnement Ikea. Attendre que les portes ouvrent. Acheter un rouleau collant, une mitaine à four, une carpette à $3.

À suivre...

Générique et guitare folk.

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