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Les Brésiliennes en ont marre de se faire siffler

25/10/2013 12:33 EDT | Actualisé 24/12/2013 05:12 EST

Chaque fois que je sors de mon immeuble, les vieux messieurs du bar du coin m'observent passer jusqu'à s'en tordre le cou. Je suis pourtant loin du standard de beauté brésilien, loin d'avoir la silhouette sculpturale des filles d'Ipanema ou les traits symétriques de Gisele Bündchen.

Le simple fait d'être de sexe féminin me place dans une position vulnérable dans les rues de ma terre d'adoption, le Brésil. Ici, beaucoup d'hommes n'éprouvent aucune gêne à dévorer des yeux une parfaite inconnue et à lancer des grossièretés à la première venue. Les mains baladeuses ont même obligé la Ville de Rio à créer des wagons exclusifs pour femmes dans le métro. Ces comportements avaient rarement mobilisé l'opinion publique au Brésil, jusqu'à ce que Juliana de Faria, une jeune journaliste de São Paulo, en ait assez et provoque un débat national sur le sujet le mois passé.

« J'avais 11 ans la première fois qu'un homme m'a abordée dans un lieu public. J'en ai 28 aujourd'hui. Ce sont 17 ans de harcèlement dans les rues de mon pays. Et cette situation ne m'est pas unique. Mes amies et collègues m'ont souvent fait part de leurs histoires, leur peur et leur insécurité. Ce qui me révolte le plus, c'est qu'on confond compliment et harcèlement », m'a raconté Juliana par courriel.

Par « harcèlement », Juliana ne se réfère pas nécessairement à une agression physique et encore moins à un viol, mais bien à une forme d'abus culturellement acceptée dans une société traditionnellement machiste.

À travers Olga, son site web dédié à la construction d'un nouveau discours féministe, Juliana a voulu mener sa propre enquête sur le harcèlement dans les endroits publics au Brésil, puisqu'elle ne trouvait aucune donnée sur la question. « C'est un monstre invisible. C'est impossible de lutter contre un problème qui n'a jamais été documenté, qu'on ne reconnaît pas. J'ai créé la campagne Chega de Fiu Fiu (Assez de « Fiu Fiu ») pour donner un visage au harcèlement sexuel », explique-t-elle.

Près de 8000 femmes ont répondu à son questionnaire et plusieurs centaines d'entre elles ont témoigné de leurs mauvaises expériences sur son site. Les résultats publiés en septembre dernier ont eu un effet viral sur la toile :

  • 99,6 % des répondantes ont déjà été victimes de harcèlement dans un lieu public.
  • Les provocations les plus souvent entendues : «belle», «savoureuse», «délicieuse», «princesse», «poupée», «viens ici, viens!», «oh mon Dieu!», «hey, viens chez moi!» «je te prendrais au complet» «je te lécherais au complet», etc.
  • 83 % des répondantes n'aiment pas se faire aborder dans la rue.
  • 81 % des répondantes ont déjà changé de chemin ou se sont déjà empêchées de faire quelque chose par peur de se faire interpeller.
  • 90 % des répondantes ont déjà changé de vêtements avant de sortir de chez elle pour éviter d'être abordées dans la rue.
  • 73 % des répondantes ne réagissent pas aux provocations des hommes. La plupart parce qu'elles ont peur.
  • 85 % des répondantes ont déjà été victimes d'attouchements par des inconnus dans un lieu public.

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Marcher dans un espace public ne rend pas mon corps public. Crédit: Gabriela Shigihara, ThinkOlga.com - Chega de Fiu Fiu.


En quelques heures seulement, ce sondage maison a été partagé par plus de 10 000 personnes sur les réseaux sociaux. « La campagne n'est qu'une première exploration d'un terrain vierge, mais il a déclenché quelque chose de très grand : une indignation nationale, des débats dans les universités, de longs reportages dans les médias traditionnels », a écrit Juliana.

Dans une entrevue au journal carioca O Globo, le 21 septembre dernier, l'anthropologue et professeur de l'Université Fédérale de Rio de Janeiro, Mirian Goldenberg, a commenté la campagne Chega de Fiu Fiu, qui selon elle, reflète un changement profond dans la société brésilienne : « Nous sommes dans une période de transition et peut-être que cette étude en est la preuve. La valeur et la visibilité de la femme brésilienne ont toujours été liées au corps et cheminent maintenant vers de nouveaux concepts : l'intelligence, la personnalité, l'attitude. »

Pour Juliana, le Brésil vit un nouveau réveil de la conscience féministe. « Il y a de plus en plus de blogues et de revues indépendantes qui couvrent des sujets féminins boudés par la presse traditionnelle. On commence à réaliser que le machisme est inconsciemment véhiculé par les grands groupes de communication », affirme celle qui a abandonné sa carrière de journaliste de mode pour se consacrer à son site et ainsi « élever le niveau de discussion sur la féminité ». Elle veut maintenant poursuivre son combat contre le harcèlement en créant de nouvelles campagnes en ligne et des actions intégrant les villes et leurs usagers.

Juliana admet que la femme brésilienne sera toujours synonyme de sensualité, mais ce n'est pas contre cette image qu'elle veut lutter : « Les femmes, brésiliennes ou non, ont le droit et la liberté d'agir et de s'habiller comme elles le souhaitent. Cela ne fait pas d'elles des propriétés sexuelles. Il faut plutôt s'attaquer à ceux qui perçoivent mal cette permissivité (le fait qu'on porte de petits bikinis et qu'on danse la samba en mini-jupe)». Un message qui s'adresse également à certains touristes étrangers qui débarquent au Brésil avec toutes sortes d'idées libidineuses derrière la tête.

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