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Maisons de retraite : remèdes ou symptômes ? Comment mourront nos parents ?

02/11/2014 08:13 EST | Actualisé 02/01/2015 05:12 EST

« Tiens Monsieur C. ! Déjà réveillé ? »

Cela fait déjà plusieurs heures que Monsieur C. est réveillé. La tête tournée vers la fenêtre, la fenêtre qui donne sur un mur. Des heures qu'il attend, assis sur son lit, face au mur. Il a réussi à redresser le tronc et à pivoter pour s'asseoir. Il n'a pas trouvé pas la manette pour le redresser le lit. Impossible de mettre la télé aussi tard. Et pas le droit de sonner. On lui a dit d'arrêter de sonner pour rien. Pour rien...lui tout ce qu'il voudrait, c'est parler un peu. Parler, ça doit n'être rien.

Depuis une heure les rayons du soleil éclairent les visages sur le panneau de photos à l'entrée de la chambre. Dans toutes les chambres il y a le même panneau en liège, avec les trous qu'ont fait ceux qui étaient là avant... On y met des photos de gens souriants, d'enfants, histoire de se rappeler qu'on a été un homme, un mari, un père, un collègue, un grand-père.

Aujourd'hui c'est la petite qui vient le voir. Elle va encore lui demander s'il a passé une bonne semaine. Mais ici il n'y a plus de semaine, y'a même pas vraiment de jour et de nuit. Ici le temps marche avec un déambulateur. Il avance par petites tranches de tâches à accomplir : la toilette quotidienne avec le gant, tous les deux jours la grande expédition à la douche, la promenade dans le couloir, se rendre jusqu'à la salle à manger... C'est drôle, de voir tous ces dentiers qui mastiquent, ça lui rappelle la cantine de l'école. Et puis il y a le lit, là où on passe de plus en plus de temps, là où on attend que la douleur passe, là où on sait qu'un jour la douleur passera tout à fait.

Combien parmi nos parents vivront cette fin de vie ? Notre société est vieillissante, le nombre de retraités dépassera bientôt le nombre d'actifs. Si le débat sur la fin de vie est souvent relancé, celui sur l'existence même des maisons de retraite - des lieux d'enfermement dirait Foucault - ne semble pas poser problème. Il faudrait un ouvrage entier pour comprendre les raisons sociologiques, culturelles, économiques et psychologiques de ce rapport à nos aînés.

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Nos parents : les futurs improductifs

Il est aujourd'hui impossible d'envisager que nos parents viennent vivre avec nous. Dans nos sociétés modernes, la norme familiale est la famille nucléaire (père, mère, enfant). De plus l'éclatement familial, les familles recomposées, la mobilité des ménages, fait en sorte que peu parmi nous se retrouveront à vivre près de leurs parents. Il existe dans d'autres sociétés des modèles familiaux plus larges, où par exemple les frères vivent sous le même toit, ou encore le modèle de la famille nucléaire incluant trois générations, comme au Japon.

Aucun système n'est prévu pour que quelqu'un puisse travailler à mi-temps pour s'occuper de ses parents, car la société où nous vivons-nous oblige à exploiter au maximum notre productivité économique (sauf lorsque nous sommes en congé parental, c'est-à-dire en train de préparer la venue d'un nouveau consommateur/producteur).

Les improductifs sont relégués à des milieux d'enfermement : l'école (bien que les enfants soient aujourd'hui de grands consommateurs), les hôpitaux psychiatriques, les prisons, les foyers pour personnes à la rue, les maisons de retraite. Bien sûr certains sont là pour apprendre, d'autres pour payer une dette envers la société, d'autres pour qu'on prenne soin d'eux. Milieu d'enfermement n'a pas ici une connotation péjorative : c'est un fait, nous enfermons ceux que nous voulons punir, former ou aider. Mais sachons-le, il n'est pas universel de considérer que l'apprentissage, la punition ou l'aide passent nécessairement par un isolement. Dans nombre de sociétés (sur tous les continents : tribus, chasseurs cueilleurs, petites communautés) l'apprentissage des enfants se fait par leur participation à la vie communautaire et entre autres par le soin qu'ils doivent prendre des anciens. Certaines solutions alternatives existent aujourd'hui pour encourager la réinsertion des personnes à la rue par l'hospitalité des ménages.

Chez nous, les personnes âgées sont considérées comme une classe à part avec, comme les enfants, leur propre nourriture, leurs séries télé ou leur niveau de langage qui nous amène à leur parler de façon simpliste. Dans la plupart des modèles sociaux non occidentaux, l'affaiblissement physique d'un ancien (ou d'une ancienne) n'entraîne pas son écartement de la vie sociale. L'ancien(ne) reste au centre des décisions de la communauté, assiste aux réunions politiques, est honoré(e) lors des grandes fêtes. Son expérience lui confère une sagesse ou tout du moins une voix, et il/elle est considéré(e) comme un trésor humain essentiel à la transmission vers les nouvelles générations.

Dans nos sociétés où l'unité de mesure est l'individu économiquement productif, les personnes âgées redeviennent des enfants, mais des enfants qui marchent à reculons. Passé un certain âge, nul besoin d'avoir une maladie dégénérative pour se faire infantiliser. Dès lors, c'est à nous qu'incombe la responsabilité de mettre nos parents en maison de retraite. Bien sûr ils sont consentants, ils suivent nos conseils, puisqu'il est entendu que nous savons mieux ce qui est bon pour eux. Nos décisions sont difficiles à prendre, car nous sommes piégés dans un système où ça ne se fait pas de demander à la voisine « Je sors faire des courses, peux-tu t'occuper de ma mère pendant une heure ? », et la voisine de le faire, sans être rétribuée, parce qu'elle se sent concernée par toute personne âgée qui a contribué à créer la société où elle vit. Ça ne se fait pas de dire à son enfant de s'occuper de son grand-père en rentrant de l'école, un enfant, ça doit rester dans son monde des devoirs, des jeux vidéo, de la télé, des activités pour enfants. Ça ne se fait pas de dire au médecin : « docteur, la prochaine fois on le laissera mourir à la maison. », car un médecin, c'est fait pour faire durer une vie.

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La mort est un verbe

Derrière notre relation aux personnes âgées, il y a bien sûr notre rapport à la mort. La mort omniprésente comme narcotique puissant dans les films, les médias et les jeux vidéo, mais absente dans sa banale réalité. Les personnes qui vont mourir sont mises à l'écart. En d'autres temps, les gens qui ne mourraient pas de mort violente expiraient chez eux, dans leur lit, entouré de la famille. On assistait à la mort, on veillait le mourant, on le respirait, on l'entendait râler.

Dans un monde où les fruits n'ont plus de saison, où nous sommes entièrement coupés des cycles naturels, notre logique productiviste nous amène à vouloir maintenir la machine en veille le plus longtemps possible. C'est oublier que mourir est le dernier geste de la vie. Car mourir est un verbe. La mort, nous ne pouvons que la deviner, que l'imaginer. Mais mourir, voilà bien un acte concret, ancré dans la vie. Dès lors, celui qui a la chance de ne pas mourir de mort soudaine, et qui sent la fin arriver, n'est-il pas à envier, lui qui peut choisir sa sortie de scène ?

Nous effaçons le verbe mourir pour nous concentrer sur le nom : la mort, l'enterrement. Là nous organisons, nous ritualisons, nous faisons des discours. On s'occupe plus de la mort que de mourir. Qui parlera à son père ou à sa mère de sa mort au lieu de la nier à force de blagues et d'interrogatoire médical ? Qui organisera une sorte d'enterrement du vivant de la personne où, pendant plusieurs jours, les proches viendraient lui dire adieu ? Qui recréera le pont entre les générations pour que nos vieux soient constamment entourés d'une jeunesse qui viendra leur demander de se raconter et de transmettre ?

La plupart des morts en maison de retraite ont lieu la nuit ou tôt le matin, c'est-à-dire au moment où les angoisses sont les plus présentes. Par quel étrange procédé sommes-nous convaincus que des personnes qui arrivent au bout du chemin souhaitent qu'on les laisse tranquilles, baignés d'ennui, dans une chambre qui ressemble à toutes les autres, avec une couche au cul et une sonnette au bras? Qui nous dit qu'ils ne voudraient pas s'épuiser encore un peu pour voir de nouveaux visages, des paysages apaisants, rire aux éclats, découvrir encore des choses qu'ils n'ont jamais vues, se prendre une cuite ? Comment en est-on arrivé à empêcher les vieux de vivre sous prétexte de vouloir les maintenir en vie ?

Il ne tenait qu'à nos parents de nous avoir mis en pension quand ils galéraient. Il ne tient qu'à nous de ne pas les mettre en pension eux aussi. Mais ceci sera un long et fastidieux travail qui interroge les bases mêmes de nos sociétés. Il n'est pas impossible que les nombreux immigrants venus d'autres pays et d'autres cultures nous apportent des clés pour créer un nouveau lien à nos anciens.

Chronique Des Scènes au quotidien : Une chronique qui décrit une scène de notre vie quotidienne, apparemment banale, et en retire des questionnements sur nos habitudes, nos valeurs, nos préjugés, nos attentes. Parce qu'une société se comprend et se change d'abord par ses petits gestes. Et parce que les évidences sont faites pour être retournées.

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