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Brigadiers scolaires: priorité aux enfants?

19/05/2014 06:13 EDT | Actualisé 19/07/2014 05:12 EDT

16h, un soir de semaine. Alexandre rentre seul chez lui. Il se sent fier. Maintenant il est grand, il est capable de rentrer seul. Au croisement de deux rues, les lumières viennent de virer au rouge pour les autos, qui sont toutes arrêtées. Le petit bonhomme blanc est allumé. Une jeune femme est en train de traverser devant lui. Il se met à traverser. « Non toi, tu attends que je passe ». Le brigadier scolaire avec son chandail jaune fluo devance le garçon, son petit panneau « Arrêt » tendu au-dessus de sa tête. Alexandre se demande à quoi ça sert, puisque toutes les autos étaient déjà arrêtées. Et puis pourquoi la dame devant, elle peut traverser toute seule ? Pourquoi le monsieur il fait pas attention à elle aussi ?

Le soir à table, Alexandre pose la question à ses parents.

- Le brigadier, il veille sur toi pour que les autos fassent attention.

- Mais les autos elles s'arrêtent même quand y'a pas d'enfants !

- Oui mais parfois il y a de mauvais conducteurs qui ne s'arrêtent pas. C'est pour ta sécurité, mon

chéri.

- Et la sécurité de la dame ?

- La dame elle, est adulte. Allez vas ranger ta chambre comme un grand.

Alexandre ne comprend pas. Mais quand les adultes ont dit qu'une chose est comme ça, cen'est pas

la peine de demander pourquoi. Les enfants, ça remet toujours en question les évidences.

Ce qui est nécessaire ici ne l'est pas forcément ailleurs

À Montréal, les allées et venues du brigadier scolaire semblent parfois sortir d'une farce. Bien souvent, il suit à petits pas les enfants qui se sont déjà engagés sur le passage clouté, alors que les autos sont déjà arrêtées. On peut comprendre l'utilité des brigadiers sur les routes de campagne, à des croisements sans lumières, ou à un tournant où les autos ne peuvent pas voir en avance les piétons. Dès lors qu'un comportement utile dans une situation donnée est tiré de son contexte et appliqué sans réflexion, cela donne une habitude, un symbole qui rassure, mais qui ne sert à rien.

Ou presque.

La sécurité vient de l'extérieur

Sur le site du Centre d'assurance automobile du Québec, on trouve la définition suivante : « La mission d'une brigade scolaire consiste avant tout à sensibiliser les enfants du primaire à la prudence, dans la cour d'école, en autobus scolaire et dans la rue. » La mission est claire, il s'agit de transmettre la prudence. La prudence, et non la responsabilité. Nous envoyons constamment à nos enfants le message que le monde est plein de dangers, et qu'ils doivent s'en remettre aux adultes pour assurer leur sécurité : ne vas pas trop loin, ne grimpe pas à l'arbre tu vas tomber, fais attention quand tu cours. Pour cela, on leur confectionne des lits avec des barreaux pour ne pas tomber, des fourchettes en plastique pour ne pas se piquer. Petits, on les attache à une corde quand on les sort dans la rue. On poste un gardien à la sortie de l'école qui communique par talkie-walkie. Les enfants sont des irresponsables qui ne sont pas capables d'évaluer le danger par eux-mêmes. On leur apprend qu'il y aura toujours quelqu'un pour y veiller.

Cette obsession n'est pas répandue dans tous les pays. En Europe, les enfants en garderie se donnent la main deux par deux pour aller dans la rue. À la sortie des écoles, quand un enfant reconnaît son parent il le dit à la personne à l'entrée qui le laisse sortir. En Suède, les écoles sont même sans gardien, car les enfants sont entièrement responsabilisés, ils rentrent seuls, car l'école finit très tôt en journée. Bizarrement, la Suède ne souffre d'aucun raz-de-marée d'insécurité dans les écoles ou d'accidents impliquant les enfants. S'il nous est impossible d'envisager que les enfants soient coresponsables de leur sécurité, avec l'auto qui s'arrête, c'est parce que nous avons fait des enfants des êtres à part.

Les enfants d'abord, les enfants à part

Nos enfants sont élevés dans un monde à part dès leur plus jeune âge. Comme si l'insouciance de l'enfance allait être brisée si l'enfant était intégré trop vite au monde des adultes. Les enfants du Maghreb, d'Afrique ou du Moyen-Orient jouent, rient et imaginent tout autant que les petits Canadiens, seulement ils ne sont pas considérés comme des êtres à part. Ils sont les membres actifs d'une famille, d'un village, d'une communauté. Ils mangent dès le sevrage la même nourriture que les adultes, ils ont des responsabilités autres que de ranger leur chambre et leurs jouets, ils doivent parfois rapporter un outil de travail dont le père a besoin, ou aider grand-mère à se relever. Les seuls qui dérogent à cette règle sont les enfants des classes très riches qui ont des domestiques pour s'occuper de tout.

L'idée même que les enfants sont les êtres les plus précieux d'une société n'est pas universelle. Dans beaucoup de cultures, les Anciens sont considérés comme un bien plus précieux que les enfants, parce qu'ils détiennent un savoir, une sagesse, et reçoivent tous le respect dû à quelqu'un qui est parvenu jusqu'à un certain âge. On pourrait se demander ce qu'ils penseraient de nos vieux enfermés dans des maisons, isolés de leur famille, et divertis par des animations. Mais ceci est un autre problème...ou peut-être le même. Nous cultivons l'art d'isoler et de rendre dépendants des êtres que nous jugeons faibles et à protéger. Drôle de façon de leur dire qu'on les aime.

Serait-il possible de doser nos valeurs et d'appliquer le bon sens, pour arriver à une protection sans mise à l'écart, à une sécurité par la responsabilisation ? Nos enfants sont de petits êtres, mais des êtres entiers quand même. Parce que nous les aimons, nous pourrions les rendre indépendants et forts, capables d'évaluer les dangers d'une situation, de tourner la tête à droite à gauche, de vérifier qu'il n'y ait pas d'autos. Alexandre n'en sera pas moins un enfant, mais un enfant fier.

Des scènes au quotidien est une chronique qui décrit chaque semaine une scène de notre vie quotidienne, apparemment banale, et en retire des questionnements sur nos habitudes, nos valeurs, nos préjugés, nos attentes. Parce qu'une société se comprend et se change d'abord par ses petits gestes. Et parce que les évidences sont faites pour être retournées.

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