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L’obsession de la virginité a brouillé notre définition de la sexualité

Prendre en compte un seul type de sexualité peut dévaloriser les expériences qui se placent en dehors de ces schémas réducteurs.

07/01/2018 08:00 EST | Actualisé 07/01/2018 08:00 EST
Getty Images/iStockphoto

Avant de coucher avec quelqu'un, certaines questions sont pertinentes: en as-tu vraiment envie, as-tu fait un test de dépistage, quel genre de choses te plaisent?

En revanche, lui demander le nombre de ses partenaires n'en est pas une.

Non seulement cette question est-elle indiscrète, mais elle exprime un présupposé de ce qui est acceptable socialement en matière de sexualité. Et, bien évidemment, ce présupposé juge les femmes plus sévèrement que les hommes.

Tout le monde a déjà entendu dire que les hommes qui multiplient les aventures sexuelles sont des étalons et que les femmes qui en font de même sont des salopes. Quelle logique implacable! La personne qui vous pose cette question veut en réalité mesurer votre expérience et donc avoir une idée de ce que vous valez sexuellement.

Leur "nombre de partenaires" ne vous regarde pas

Une question biaisée mérite une réponse biaisée: le nombre des partenaires sera de toute façon soit trop bas (inexpérimenté.e, donc nul.le) soit trop élevé (salope ou chaud lapin, donc infréquentable). Trop bas ou trop haut par rapport à quoi exactement? Comment juger si le nombre de partenaires sexuels, ou la relation sexuelle ou intime, est "normal.e", sinon selon nos propres critères personnels? Au lieu de se demander ce qui est normal, essayons de savoir qui décide de ce qui est "normal".

Malheureusement, il semblerait que ce soient les magazines féminins qui établissent les critères de la normalité, au gré d'enquêtes fantaisistes et d'attentes sociales archaïques.

Un nombre "normal" se fonde généralement sur une moyenne; le problème, avec les moyennes, c'est qu'elles excluent les exceptions.

Souvent, on compare pour savoir si on "avance" au même rythme que ses amies. Cette dynamique malsaine est à l'œuvre dans la vraie vie, mais aussi à la télévision et au cinéma, dans les séries Friends et Sex and the City, ou la comédie (au titre évocateur) Sex List. Un nombre "normal" se fonde généralement sur une moyenne; le problème, avec les moyennes, c'est qu'elles excluent les exceptions. Celles qui ont eu très peu de partenaires se sentent condamnées au même titre que celles qui en ont eu beaucoup et sont traitées de salopes.

C'est quoi, être vierge, en fait?

La question, et sa pseudo logique, peut paraître d'une grande simplicité. Il n'est donc guère étonnant que, pour pas mal de gens, le nombre importe peu ou ne serve pas à définir la personnalité de l'autre. Cependant, à bien y réfléchir, connaître le nombre de partenaires de l'autre n'a aucun intérêt. La question ne repose d'ailleurs sur aucune logique. Son principe est absurde. Pour pouvoir y répondre, il faut que les deux parties aient la même définition du sexe.

La manière dont la société définit les rapports sexuels est généralement très restrictive et hétéronormative. Ils font généralement référence à la pénétration vaginale (par le pénis). Cette perception fait partie intégrante du système patriarcal, obsédé par la virginité. La virginité ne pouvant se mesurer à l'aune de l'hymen (la science le confirme), on peut la définir comme une construction sociale fondée sur l'hétérosexualité et les traditions religieuses, chez qui la femme n'est guère qu'une possession ou une mère. L'idée ancestrale selon laquelle le sexe doit être consacré à la fécondation et non au plaisir aboutit à des pratiques sexuelles non-procréatives (sexe oral et anal, notamment) souvent déconsidérées.

Accepter le concept de virginité implique de considérer que le sexe hors de l'hétérosexualité ou les pratiques autres que la pénétration vaginale (par le pénis) ne "comptent" pas ou ne relèvent pas des "vraies" pratiques sexuelles. Selon cette logique, les personnes qui y ont recours sont estimées techniquement vierges, ce qui met à l'écart un grand nombre de sexualités LGBTQ.

Selon cette logique, les personnes qui y ont recours sont estimées techniquement vierges, ce qui met à l'écart un grand nombre de sexualités LGBTQ.

Pratiquer la pénétration ferait de vous une conquête sexuelle, mais pas les rapports bucco-génitaux? Pourtant les deux pratiques sont extrêmement intimes. Dans une telle perspective, votre "nombre" de partenaires ne constitue pas une représentation fiable de votre expérience sexuelle. En supposant que la question permette d'évaluer avec certitude les prouesses sexuelles de quelqu'un, la définition même du sexe invalide la pertinence de la réponse.

En lui demandant combien de partenaires il.elle a eu.e.s, vous passez à côté des questions importantes.

Quelqu'un qui a connu une seule relation à long terme pourrait, par exemple, avoir fait l'amour beaucoup plus souvent que quelqu'un qui a vécu plusieurs histoires brèves. De même, quelqu'un qui a tout essayé sauf la pénétration peut être plus expérimenté que quelqu'un qui n'a connu que ça. La question du nombre de partenaires vient alimenter les stéréotypes sexistes et n'apporte pas forcément la réponse à ce qui est réellement demandé: as-tu de l'expérience?

Le sexe n'est pas une bataille de chiffres

Prendre en compte un seul type de relation sexuelle peut discréditer les expériences qui se placent en dehors de ces schémas réducteurs. Certaines des relations dont je me souviens le mieux et qui comptent le plus pour moi n'étaient pas des rapports sexuels "classiques". D'ailleurs, mes plus belles découvertes je les ai faites toute seule! Faire du sexe une bataille de chiffres le transforme en compétition sportive, avec ses gagnants et ses perdants. Ces "statistiques" ne vous informent en rien sur la personne ou sa sexualité.

En demandant combien, vous passez à côté des questions importantes: si cette personne assume sa sexualité, si elle sait communiquer et faire preuve de respect, si satisfaire vos désirs lui convient. La sexualité n'est pas quantifiable. Alors, pourquoi s'embêter avec les chiffres?

Ce blog, publié à l'origine sur Bellesaet repris surleHuffPost canadien, a été traduit par Sandrine Merle pour Fast For Word pour le HuffPost France.

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