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Entre barbes et balles

03/09/2013 02:51 EDT | Actualisé 02/11/2013 05:12 EDT

Dans le papyrus d'Ani, qui date de la XVIIIe dynastie égyptienne, il est écrit : « Qui était riche l'année dernière peut-être pauvre cette année. Quand le jour se lèvera, que sera demain? »

Il est approprié de se rappeler cette citation de l'Égypte antique lorsqu'on analyse les récents événements qui ont eu lieu dans ce pays, où chaque jour les riches deviennent pauvres pour ensuite redevenir riches le lendemain. Cette porte coulissante du pouvoir nous rappelle à quel point la démocratie est délicate, laborieuse et, quelquefois, ambiguë. Après un printemps arabe révolutionnaire qui a mis fin à des décennies de règne autoritaire, le peuple égyptien, laïc et islamiste, s'est uni pour renverser le président Moubarak et instituer des réformes démocratiques.

Or, le pays se retrouve aujourd'hui sur le bord d'une guerre civile, la population est déchirée entre les partisans des frères musulmans et l'armée, et la démocratie se voit prise en otage, coincée entre les barbes et les balles.

Il semble que les deux camps présentent non seulement des arguments pour justifier leur légitimité, mais qu'ils tentent, en outre, de démontrer l'illégitimité de leurs adversaires.

D'un côté, les frères musulmans réclament le pouvoir en vertu de leur victoire aux élections libres et démocratiques de 2012. Nul n'affirme que cette élection ait été volée, car la portée au pouvoir de ce parti politique, historiquement relégué à un rôle d'opposition, est non équivoque. Par contre, malgré ses promesses électorales, Mohamed Morsi n'a pas respecté les principes de la démocratie et les institutions démocratiques durant ses douze mois au pouvoir. Il a notamment publié un acte administratif déclarant que tous les décrets présidentiels ultérieurs auraient force de loi, s'est attribué de vastes pouvoirs exécutifs pour empêcher les institutions judiciaires de contester la constitutionnalité de ses décrets, et a monopolisé la rédaction d'une nouvelle constitution qui limite les libertés d'expression, les droits des minorités religieuses, l'autonomie de la presse et les droits des femmes. Il s'est aliéné non seulement l'appareil judiciaire, mais pratiquement tous les sous-groupes non islamistes de la société égyptienne, incluant les chrétiens, les laïcs et, erreur stratégique monumentale, les puissantes forces armées et de sécurité léguées par l'ancien régime Moubarak. Bref, selon plusieurs observateurs, le président Morsi semblait se diriger sans détour vers un régime autoritaire basé sur la loi canonique de l'islam, la charia.

Or, la démocratie ne se limite pas au processus électoral. Un gouvernement élu par le peuple a le devoir de respecter certains principes universellement reconnus, ainsi que de soutenir, respecter (et, dans le cas de l'Égypte, de bâtir) des institutions démocratiques au cours de son mandat. En d'autres mots, une victoire électorale rend le parti victorieux tributaire des principes démocratiques, plutôt que bénéficiaire de pouvoirs autoritaires.

Il est donc normal que la population égyptienne retourne dans les rues du Caire afin de renverser le régime en place, cette fois-ci celui de Mohamed Morsi. Ces manifestants disent puiser leur légitimité dans le caractère oppressif et antidémocratique de l'administration Morsi. Ils affirment qu'un gouvernement élu par le peuple doit gouverner de façon démocratique. À la base, l'argument se tient, puisqu'un principe démocratique (soit le processus électoral) ne peut donner naissance à un régime antidémocratique ou autoritaire. Confronté à une telle perversion du mandat électoral, le mandant, c'est-à-dire le peuple, a le devoir d'y désobéir. Bref, le « démo-cide » ne peut être toléré.

Cela dit, comment pouvons-nous considérer comme légitime le régime qui est présentement en place tout en sachant que celui-ci a accaparé le pouvoir par la force? À quel type de gymnastique intellectuelle devons-nous nous soumettre pour justifier le renversement d'un gouvernement démocratiquement élu par un coup d'État militaire? Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un régime militaire qui, depuis sa (ré) ascension au pouvoir, a détenu ou arrêté des centaines de dirigeants des frères musulmans, a écarté du processus démocratique le plus grand mouvement politique égyptien, a forcé la fermeture de plusieurs stations de télévision jugées pro-Morsi, a imposé la ligne du parti aux autres médias, et a massacré des centaines de ses concitoyens dans les rues du Caire et à travers le pays. Force est de constater que nous sommes présentement témoins d'une violence étatique et d'une campagne de propagande dignes des plus belles années Moubarak. Est-ce que les décisions du général Al-Sisi (ancien chef des services de renseignements égyptiens sous l'ère Moubarak) reflètent toujours la voix populaire? Est-ce que les récents assouplissements des conditions de détention de l'ancien président Moubarak par ce gouvernement « intérimaire » ne font que confirmer qu'il s'agit d'un mouvement contre-révolutionnaire?

Il faut également souligner le fait que le gouvernement Morsi a été renversé après seulement 12 mois au pouvoir. En ce sens, peut-on plaider que ce dernier n'a pas eu suffisamment de temps pour démontrer sa capacité à gouverner le pays ou, du moins, pour ajuster et améliorer les mesures prises en réponse aux doléances du peuple? Peut-on également avancer qu'un électorat insatisfait du gouvernement qu'il a élu démocratiquement doit participer à un changement du régime en place, non pas par coup d'État, mais en votant pour un parti d'opposition lors de l'élection subséquente?

Révolution, élection, abus de pouvoir, soulèvement populaire, coup d'État, contre-révolution, régime militaire, chaos et détérioration économique; ces évènements ne sont-ils pas caractéristiques de la grande majorité des démocraties naissantes? Cela étant dit, ce contexte historique ne doit pas justifier l'abdication ou une attitude déterministe devant l'injustice. Aussi complexe et hasardeuse que soit la situation, un compromis doit être élaboré, une solution doit être proposée. Cette solution se trouve peut-être entre ces deux extrêmes, entre l'armée et les islamistes, entre les balles et les barbes. La majorité silencieuse doit se faire entendre à nouveau. Les Égyptiens, les centristes, modérés, religieux ou laïcs, doivent non seulement participer au débat, mais reprendre le contrôle du processus révolutionnaire.

Que les pauvres d'aujourd'hui saisissent la richesse, non pas pour régner sur les pauvres de demain, mais pour la partager avec l'ensemble du peuple égyptien.

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