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Le théâtre de l'improvisation ayant mené à l'entente américano-russe sur la Syrie

18/09/2013 11:54 EDT | Actualisé 18/11/2013 05:12 EST

Il y a quelques jours seulement, le président américain annonçait avoir la ferme intention de bombarder la Syrie. Les États-Unis devaient, selon Barack Obama, lancer des missiles ciblés sur le territoire syrien afin de punir le régime du président Bashar al-Assad, qui aurait, semblerait-il, utilisé des armes chimiques contre les rebelles. Avec une déclaration aussi ferme et non équivoque, Barack Obama mettait tous ses intérêts politiques en jeu. Comme il risquait sa réputation, il était inconcevable pour lui de faire marche arrière. Après tout, c'est ce même Obama qui, l'année dernière, avait clairement déclaré que l'utilisation d'armes chimiques par la Syrie serait considérée comme un point de non-retour, une ligne rouge à ne pas dépasser.

Peut-être en raison de ses années passées à titre de professeur en Droit constitutionnel, peut-être en raison du fait qu'il peinait à obtenir des alliés internationaux pour mener à bien cette nouvelle intervention militaire au Moyen-Orient , ou peut-être afin de s'assurer que le Congrès américain prenne position sur cette question, le président Obama, à la grande surprise de plusieurs observateurs, a cru bon de demander l'autorisation du Congrès avant de procéder aux frappes contre la Syrie. Il faut comprendre que les élus américains auraient bien préféré se soustraire au processus décisionnel concernant cette question.

Plusieurs d'entre eux auraient en effet aimé laisser le président procéder seul, ce qui leur aurait permis de le critiquer (ou pas) après avoir constaté les résultats de l'opération. Les élus des deux partis étaient déchirés par cette demande du président. D'une part, les républicains, historiquement en faveur des interventions militaires, ne pouvaient concevoir d'appuyer une proposition avancée par le mal-aimé Obama. D'autre part, les démocrates, pour la plupart élus grâce à des plates-formes électorales antiguerre en réaction au fiasco irakien, se trouvaient déchirés entre leurs principes et leur loyauté envers Obama. Selon certains sondages, il semblait de plus en plus clair que le président Obama allait perdre son énorme pari, le Congrès se préparant à refuser sa demande.

Obama se dirigeait donc probablement vers sa plus grande défaite politique, une humiliation colossale tant aux États-Unis que sur la scène internationale. Un tel scénario l'aurait rendu quasi impuissant, et avec peu d'influence politique pour la fin de son deuxième mandat. Or, il ne pouvait reculer, et devait honorer ses propres engagements. Bref, une situation sombre et sans issues.

Puis, arriva M. Magoo.

Certains d'entre vous se souviendront sûrement de ce personnage de dessins animés. Wikipédia décrit M. Magoo comme étant :

quelqu'un d'assez âgé, dont la principale caractéristique est une myopie extrême. Comme il ne porte pas de lunettes, son déficit visuel va souvent le conduire dans des situations calamiteuses dont il va toujours se sortir sans se rendre compte de ce qui s'est réellement passé.

M. Magoo dans le présent contexte, c'est John Kerry, le ministre des Affaires étrangères de l'administration Obama. M. Kerry était le principal représentant de la campagne pour une intervention militaire en Syrie, participant à d'innombrables entrevues, commissions parlementaires et conférences de presse afin de promouvoir cette intervention. Or, c'est justement durant l'une de ces conférences de presse qu'il a fait de lui un M. Magoo et, ce faisant, a fort probablement sauvé la réputation de son président, en plus de décharger les élus du Congrès de l'obligation de voter sur cette question, d'éviter le bombardement en Syrie et la mort de nombreux civils que cela aurait causé, d'éliminer l'arsenal chimique Syrien et de bonifier les talents diplomatiques russes et américains sur la scène internationale, et tout cela de façon non intentionnelle et sans même sans rendre compte!

Voici comment M. Magoo a sauvé la planète

Quelques jours avant le refus probable de la demande que le président Obama avait adressée au Congrès américain, John Kerry participait à une conférence de presse à Londres, dans une ultime tentative de convaincre les gens de l'importance des frappes aérienne sur la Syrie. Durant la période de questions qui s'est ensuivie, un reporteur a demandé au ministre Kerry si le président Assad pouvait faire quoi que ce soit pour éviter le bombardement de son pays.

C'est alors que M. Kerry, sans trop réfléchir semblerait-il, a sorti de son chapeau (eh oui, M. Magoo portait un chapeau) une possible solution, soit que la Syrie remette l'ensemble de son armement chimique à la communauté internationale, et qu'elle permette un inventaire complet de cet arsenal au cours de la semaine suivante. Une fois les premiers mots sortis de sa bouche, le ministre a réalisé sa gaffe. En visionnant une vidéo de l'évènement, vous pouvez même constater, grâce à sa gestuelle, le moment où il s'est rendu compte de sa gaffe. En effet, alors qu'il a prononcé la moitié de sa phrase, on le voit baisser les yeux, changer le rythme de son élocution et réfléchir à ce qu'il est train de dire, mais il est déjà trop tard.


John Kerry a tout de même tenté de sauver les meubles en ajoutant que sa proposition était irréaliste, car le président syrien ne coopérerait jamais de la sorte et que le tout était impossible à orchestrer. Kerry avait tout juste réalisé qu'il venait de contredire, d'un seul souffle, la politique officielle américaine, la décision de son président, et la campagne pro guerre mise de l'avant par l'administration Obama depuis des semaines. Dans les heures qui ont suivi, le ministère des Affaires étrangères américain, en état de panique, publiait un communiqué d'urgence afin de « clarifier » les propos du ministre, qui précisait que ce dernier ne présentait qu'un argument rhétorique sur l'impossibilité de voir le président Assad rendre ses armes chimiques.

La suite est tout aussi invraisemblable. La Russie a saisi le plan Magoo au vol et s'est proposée pour avancer cette offre au gouvernement syrien, qui l'a acceptée sur le champ!

C'est à ce moment que l'administration Obama a réalisé qu'il s'agissait, finalement, d'un cadeau du ciel leur permettant d'atteindre tous leurs objectifs sans perdre la face devant le congrès. M. Obama s'est même félicité pour cette heureuse solution à la crise, en déclarant que ce dénouement était le résultat direct des menaces militaires américaines et du plan Magoo.

Ceux et celles qui croient toujours que la géopolitique et la haute diplomatie internationale sont des affaires réglées au quart de tour et le résultat de stratégies méthodiques bien peaufinées se réjouiront sûrement d'une telle improvisation.

En fin du compte, tout le monde gagne: Obama se donne des airs de guerrier, Kerry passe pour un diplomate surdoué, les élus américains évitent un vote embarrassant, Poutine sera considéré pour le prix Nobel de la paix et Assad pourra continuer de massacrer son peuple avec des armes conventionnelles.

Thank you Mr. Magoo.

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