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Les médecins face à ce qui nous rend vraiment malade

29/09/2013 11:36 EDT | Actualisé 29/11/2013 05:12 EST

Au mois d'août s'est tenue à Calgary l'assemblée annuelle de l'Association médicale canadienne (AMC). J'avais assisté déjà, l'année dernière, à celle de Yellowknife à titre de représentant de Médecins canadiens pour le régime public (Canadian Doctors for Medicare). J'avais été agréablement surpris, car cela ne s'était pas du tout passé comme je m'y attendais.

L'AMC étant une association professionnelle de médecins, elle a souvent été perçue - à tort ou à raison - comme défendant avant tout les intérêts des médecins, les patients et la santé en général ne servant souvent que de faire valoir après coup. Cette perception était particulièrement répandue sous les présidences de Brian Day (2007-2008) et Robert Ouellet, (2008-2009). Ces derniers - eux-mêmes propriétaires de cliniques privées - s'étaient faits les avocats d'une plus grande privatisation des soins de santé.

J'étais donc plutôt méfiant à l'égard de l'Association et je n'aurais pas imaginé assister à une telle réunion à Yellowknife. Or, le message du principal conférencier invité, Michael Marmot, était que «l'inégalité tue à grande échelle » et que les gouvernements et les médecins doivent avant tout s'attaquer aux causes de ces inégalités en santé.

Nous le savons en effet depuis longtemps, les soins en eux-mêmes ne sont qu'un élément parmi les nombreux facteurs qui déterminent la bonne santé d'un individu. Un élément moins important cependant que le revenu, l'éducation, le logement, la nutrition et l'environnement. Mais cette connaissance a eu peu d'impact sur la façon dont on a pratiqué la médecine jusqu'à présent. Et c'est encore très frustrant pour les jeunes médecins, qui sont souvent incapables de traduire cette approche dans leur travail quotidien sur le terrain.

Un document publié par l'AMC lors de cette réunion à Yellowknife encourageait d'ailleurs les médecins à penser différemment afin d'intégrer justement les facteurs sociaux dans leur pratique.

Cette approche a fait l'objet d'un intérêt grandissant à l'AMC sous les présidences de Jeff Turnbull, de John Haggie, d'Anna Reid et maintenant de Louis Francescutti. Elle a même franchi une nouvelle étape avec la sortie récente de « Les soins de santé au Canada : Qu'est-ce qui nous rend malades? ». Ce rapport est le compte rendu d'une série d'assemblées publiques tenues partout au Canada. Il souligne l'importance des quatre facteurs influençant le plus la santé et le bien-être des Canadiens : le revenu, le logement, l'alimentation et le développement de la petite enfance.

Le rapport va même encore plus loin, proposant une douzaine de recommandations sur la façon d'aborder ces facteurs déterminants. Comment, par exemple, combattre la pauvreté, s'attaquer au manque de logement, favoriser la sécurité alimentaire et la santé des Autochtones. Il propose également des changements plus précis, comme l'assurance-médicaments, la « Priorité au logement » ou le revenu minimum annuel garanti. Des changements pouvant être considérés comme assez radicaux dans le contexte politique actuel.

Notons que ces propos viennent de l'une des organisations professionnelles les plus conservatrices du pays. Il faut croire qu'en dépit des intérêts corporatifs et personnels, l'objectif des médecins reste toujours la santé de leurs patients. L'impact des facteurs sociaux sur la santé des individus et la nécessité d'y faire face politiquement ne peuvent tout simplement pas être ignorés.

À Yellowknife, M. Michael Marmot a eu la gentillesse de dire quelques mots au lancement de mon livre qui traite précisément des facteurs sociaux en santé, A Healthy Society (Purich Publishing, 2012). J'étais bien sûr flatté qu'il ait lu mon livre même s'il a critiqué un passage dans lequel je cite le Dr Dennis Raphael pour qui ce concept de facteurs sociaux est relégué dans « une zone fantôme », bien connu des universitaires et des chercheurs, mais encore totalement absent de la conscience des décideurs et du grand public. Marmot m'a un peu corrigé en disant que ce n'était plus vrai, les discussions au congrès de l'AMC en étaient la preuve. Selon lui, cette approche est de plus en plus reconnue et, dans un avenir plus rapproché que l'on pense, elle influencera les politiques de la santé.

J'espère qu'il a raison. Je pense par ailleurs que ce document de l'AMC est une indication certaine que l'opinion du public et des professionnels s'en va dans la bonne direction.

En attendant, les inégalités s'accroissent de plus en plus chez nous, le manque de logement et l'itinérance affectent encore de nombreuses villes canadiennes, l'insécurité alimentaire - en particulier chez les Premières Nations et les Métis - est un problème chronique, les programmes de développement de la petite enfance sont obsolètes ou inadéquats...

En d'autres termes il reste encore beaucoup de travail à accomplir pour faire admettre à tous, professionnels de la santé et opinion publique, que les facteurs sociaux jouent un rôle essentiel dans la santé de la population. Mettre en application les recommandations proposées dans « Qu'est-ce qui nous rend malades? » serait certainement un bon départ.

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