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Comment réprimer l'action citoyenne dès le secondaire

04/05/2015 10:24 EDT | Actualisé 04/05/2016 05:12 EDT

Chère Madame la Directrice,

Notre fille fréquente votre établissement depuis septembre dernier, en première année du secondaire. Mon conjoint et moi avons décidé de la confier à vos bons soins parce que nous avions la conviction que vous lui inculqueriez les connaissances et une compréhension du monde qui correspond aux attentes de notre société. Si nous prenons quelques instants pour vous écrire aujourd'hui, c'est que nous avons été informé d'une directive que vous avez récemment émise à vos élèves et qui, selon nous, constitue au mieux une erreur de jugement de votre part, et au pire, le fait d'une complicité malsaine.

À aucun moment dans notre lettre, nous ne divulguerons votre nom ni celui de votre établissement. Car si ce que nous avons à dire pourrait vous amener à faire une réflexion profonde sur la portée de vos actions, cela pourrait tout aussi bien vous motiver à poursuivre dans la même voie et, qui sait, faire subir à notre fille les conséquences de nos propos.

Il s'avère que parmi les missions de votre établissement, on s'attendrait à retrouver celle de conscientiser les élèves à l'importance de la solidarité et les encourager à développer leur implication citoyenne. Or, il s'avère que le 1er mai dernier, alors que comme chaque année, des millions de travailleurs à travers le monde sortaient dans les rues pour rappeler qu'il existe encore bien des injustices et bien des iniquités en ce monde, alors qu'un groupe d'élèves de votre propre école, inspirés par ce mouvement, a voulu lui aussi exprimer sa solidarité et faire entendre sa voix, vous n'avez rien trouvé de mieux à faire que de menacer de retenue ceux qui ne retournaient pas en classe.

En agissant ainsi, vous avez joué le jeu du gouvernement du Québec qui tente par tous les moyens, depuis une dizaine d'années, de tuer tout élan de contestation populaire. Vous avez pris le même chemin intellectuel que ces universités qui, par le truchement des injonctions, veulent forcer le retour en classe et décourager la jeunesse de se soulever. Vous avez suivi la même logique que ces policiers qui mettent beaucoup d'efforts à créer dans l'imaginaire collectif un lien entre manifestations, aussi pacifiques soit-elles, chaos et menace à la sécurité publique.

La bonne nouvelle, pour vous, c'est que notre fille ne s'est pas joint à la manifestation de ses camarades de classe, par peur de représailles de votre direction, par anxiété et par crainte que ses résultats scolaires en soient affectés. En un sens, vous avez réussi à réprimer dans l'œuf de ce qui aurait pu être pour notre fille une première action citoyenne.

Le plus ironique dans cette histoire, c'est que par votre décision, vous avez tenté de neutraliser ceux qui auraient pu être vos meilleures alliés. Car vous n'êtes pas sans savoir que cette année, la Fête des travailleurs a été l'occasion de souligner qu'il existe des alternatives aux innombrables coupures dans les services publics. Les élèves que vous avez menacés de représailles manifestaient notamment pour ne pas se voir privés d'un orthopédagogue ou d'un psychoéducateur, ces professionnels dont beaucoup d'élèves, dont ma fille, ont cruellement besoin.

Quand un gouvernement va jusqu'à gommer le terme «austérité» de toutes ses communications, qu'il fait volontairement la sourde oreille à toute solution qui va à l'encontre de son idéologie et qu'en fin de compte, ce sont des humains qui en souffrent, il me semble que l'un de vos enseignements, à défaut d'être en désaccord avec les politiques de celui-ci, serait tout au moins de ne pas menacer vos élèves de petites réprimandes, en cette Fête des travailleurs, pour avoir fait ce qu'ils croient bon pour leur propre avenir.

Benoit Riopel et Rosa Pires, parents d'une élève de première année de secondaire

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