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La Charte, pas une stratégie électoraliste?

26/09/2013 12:25 EDT | Actualisé 25/11/2013 05:12 EST

Comme plus d'un million de Québécois j'ai écouté Tout le monde en parle dimanche dernier. Permettez-moi d'exprimer quelques doutes quant à l'affirmation du ministre Drainville à l'effet que la Charte des valeurs québécoises ne serait pas une stratégie électoraliste. Pour ma part, je crois fermement le contraire, et je dirais même que tout cela a pris naissance un malheureux 30 octobre 1995.

La malencontreuse phrase de Jacques Parizeau, qui attribuait l'échec référendaire à « l'argent et au vote ethnique», a beau avoir été qualifiée d'erreur de jugement, certains y ont vu une fenêtre pour relancer le mouvement nationaliste. Une fenêtre que la génération Lévesque s'était pourtant refusé à envisager.

Les années qui ont suivi ont vu naître de nouveaux apôtres, qui ont tôt fait de réhabiliter le concept mal perçu du «Nous, Québécois de souche», en lui accolant l'étiquette nettement plus vendeuse de «majorité historique». De ce fait, ils ont réussi à faire accepter que le «Nous» inclusif puisse avoir des limites. Car, qu'est-ce que la majorité historique, si ce n'est une façon politiquement correcte de parler des blancs francophones «qui étaient là en premier».

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Prenant le «cri de cœur» de Parizeau comme le signal du départ, ces apôtres d'une version ethnocentrique du «nous» québécois, ont minutieusement préparé leur coup. Ils ont infiltré le Parti québécois, mais également les tribunes d'affaires publiques, martelant à chaque fois les mêmes clous: 1) Duplessis était un héros de l'affirmation nationale du Québec; 2) on a vidé l'histoire de sa substance; et 3) il est temps qu'on affiche haut et fort nos valeurs. Voilà, le «nous» est recadré.

J'ai personnellement côtoyé plusieurs de ces apôtres, sur les bancs de l'université, mais aussi dans le cadre de mon travail au PQ et au gouvernement. Alors que cela se tramait dans les conférences de jeunes nationalistes conservateurs depuis 1996, 10 ans plus tard, les dauphins de cette thèse ont fait des enfants et publient leurs savoirs, qu'ils prétendent aujourd'hui être une revendication du peuple: «Comment préserver la laïcité comme fondement du vivre ensemble alors que se multiplient les minorités religieuses et leurs revendications ?», s'interroge déjà Bernard Landry, le père fondateur, en préface de l'ouvrage Nation à l'épreuve de l'immigration, de Guillaume Rousseau. «La nation survivra-t-elle à l'épreuve de l'immigration?», continue-t-il.

Puis les questionnements ont fait place aux affirmations: «À Rome, on fait comme les Romains», écrivait récemment Mathieu Bock-Côté dans le Journal de Montréal, comme si la population du Québec se divisait en deux: ceux qui sont ici (les Québécois de souche) et ceux qui débarquent avec leurs différences culturelles et religieuses (certains immigrants), le second groupe devant logiquement s'adapter au premier puisque celui-ci constitue la terre d'accueil. Ceux qui se plaisent à présenter les choses de cette façon omettent sciemment le fait que bon nombre de Québécois non immigrants arborent tout de même des différences religieuses et culturelles. Sont-ils aujourd'hui moins québécois pour autant parce qu'ils choisissent de conserver leurs symboles, tout en partageant et contribuant à l'histoire de leur terre d'accueil, qui dois-je le rappeler est toujours constituée de plusieurs nations sans pays ?

Pour gagner la nation, nos apôtres rallument de façon bien réfléchie et bien actuelle la flamme identitaire. Quand cela sert leurs intérêts, ils savent faire appel au contexte historique et ils ont bien compris que les questions liées à la religion touchent une corde sensible chez bon nombre de Québécois de tous les horizons qui portent encore les cicatrices du joug de l'église. Quoi de mieux pour gagner les prochaines élections, quand on constate les défaites cuisantes qu'a récoltées le PQ chaque fois qu'il a osé promouvoir le nationalisme civique ? Les «bons immigrants», ceux qui s'intègrent sans signes ostentatoires, ont pour une grande partie refusé de signer un chèque en blanc sans garanties pour leurs enfants, et pour ceux qui ont cru être inclus dans cet idéal, ce «nous» du Parti québécois n'est aujourd'hui plus qu'un pâle mirage.

La seule carte du Parti québécois, autant à gauche qu'à droite, c'est l'instrumentalisation du débat identitaire, débat qui se fera malheureusement sur le dos des minorités trop visibles. Alors, quand j'entends Bernard Drainville affirmer que la Charte des valeurs québécoises n'est pas un instrument électoraliste, je ne peux m'empêcher de croire qu'au mieux, il s'est fait avoir, et qu'au pire, il est lui-même complice d'un jeu qui ne date pas d'hier.

Quand j'entends tout ça, il y a cette phrase de René Lévesque qui résonne en moi, comme l'écho d'un passé non seulement révolu, mais trahi: «Nous sommes tous des immigrants, les uns plus anciens que les autres».

J'espère qu'un jour, peut-être, nous nous comporterons comme «quelque chose comme un grand peuple».

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