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De la désaffiliation de l'État islamique à al-Qaïda

14/10/2013 08:37 EDT | Actualisé 14/12/2013 05:12 EST

Pas un jour ne passe sans que les agences de presse, aussi bien arabes qu'occidentales, ne mentionnent dans leurs dépêches que l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL) est une branche de l'organisation al-Qaïda, ou tout du moins que celui-ci y est affilié. Or il n'en est rien.

Al-Qaïda n'est plus présente en Irak

Si al-Qaïda en Mésopotamie était effectivement la principale composante de la branche armée de l'État islamique d'Irak (EII) lors de sa proclamation en octobre 2006, elle a depuis lors été totalement absorbée par l'État islamique . Les conséquences du serment d'allégeance du chef d'al-Qaïda en Irak, Abû Hamza al-Muhâjir, successeur d'Abû Mus'ab az-Zarqâwî, à Abû 'Umar al-Baghdâdî, Emir de l'EII, avaient d'ailleurs été reconnues dès 2007 par al-Qaïda centrale. Aymân az-Zawâhirî ayant lui-même déclaré, lors d'une interview, que la branche irakienne avait cessé d'exister après son intégration au sein de l'EII .

Interview d'Aymân az-Zawâhirî

Ce constat était d'ailleurs partagé par un ancien commandant saoudien de l'organisation jihadiste, 'Abd Allâh al-Qahtânî, qui, lors d'une interview accordée à la chaîne Al-Arabiya depuis sa prison irakienne, confirma qu'al-Qaïda n'était plus présente en Irak depuis la formation de l'EII. Certains analystes, dont ceux de l'administration américaine, avaient mis en doute la véracité de cette dissolution d'al-Qaïda en Mésopotamie et considéré que l'organisation fondée par Oussama Ben Laden était en fait demeuré aux commandes du jihad irakien. L'extension de l'EII en Syrie, prenant alors le nom d'État islamique en Irak et au Levant (EIIL) allait toutefois mettre un terme définitif à ce débat d'experts.

Syrie: Jabhat an-Nusra contre l'EII

Le 9 avril 2013, un message audio d'Abû Bakr al-Baghdâdî, second Emir de l'EII après l'élimination d'Abû 'Umar al-Baghdâdî par les forces américano-irakiennes en avril 2010, révélait au monde que le groupe jihadiste syrien Jabhat an-Nusra était en réalité une couverture médiatique et sécuritaire des activités de l'EII en Syrie. Dans ce message, Abû Bakr al-Baghdâdî annonçait que les deux formations jihadistes porteraient désormais un seul et même nom: l'État islamique en Irak et au Levant. Soucieux de conserver la direction de Jabhat an-Nusra, son dirigeant, Abû Muhamad al-Jûlânî, fit savoir qu'il ne répondrait pas favorablement à l'appel d'Abû Bakr al-Baghdâdî, tout en reconnaissant effectivement avoir combattu en Irak sous son commandement, puis avoir bénéficié des fonds, de l'armement et des combattants fournis par l'État islamique d'Irak. Soucieux de préserver l'identité jihadiste de Jabhat an-Nusra, Abu Muhammad al-Jûlânî acheva son communiqué par "une allégeance renouvelée" à Aymân az-Zawâhirî.

Il ne s'agissait pas seulement pour lui de donner ce faisant un gage aux éléments les plus idéologisés de Jabhat an-Nusra. Cela équivalait opportunément à désigner un arbitre potentiel qu'il savait acquis à sa personne. En effet, si l'EIIL et al-Qaïda centrale ont bel et bien des repères idéologiques communs, des divergences doctrinales subsistent entre les dirigeants de l'État islamique et Aymân az-Zawâhirî, notamment sur le statut des masses populaires chiites dans le monde arabe et l'attitude qu'il convient d'adopter à leur égard. Comme l'on pouvait s'y attendre, az-Zawâhirî prit le parti d'al-Jûlânî et enjoignit à l'État islamique de se retirer de Syrie. Le chef d'al-Qaïda se heurta toutefois à une fin de non-recevoir d'Abû Bakr al-Baghdâdî qui rétorqua que l'EIIL resterait en Irak et au Levant et qu'il n'était pas question pour lui de se conformer "aux frontières de Sykes-Picot".

Convaincue par cette argumentation, la majorité des combattants de Jabhat an-Nusra se rallièrent à l'EIIL, notamment les volontaires étrangers venus principalement de Libye, de Tunisie et des pays du Golfe. Début mai 2013, le groupe Jaysh al-Muhâjirîn wa-l-Ansâr (JMA), composée en grande partie de combattants du Caucase et d'Asie centrale, intégra également l'EIIL suite à l'allégeance de leur Emir Abû 'Umar ash-Shishânî, Tchétchène de nationalité géorgienne, originaire de la vallée du Pankissi, qui devint Wâli des régions d'Alep, Idlib et Lattaquié . Enfin, l'EIIL fut également renforcé par l'allégeance de plusieurs tribus syriennes dans les villes de Jarâblus et Raqqa. Ces deux villes sont devenues aujourd'hui des bastions de l'État islamique dont les forces, basées principalement dans la zone orientale et au nord du pays, sont estimées environ à 7000 hommes tandis que celles de Jabhat an-Nusra réparties dans toute la Syrie s'élèveraient à 3000 hommes.

Pas les mêmes ennemis

Hormis ces désaccords doctrinaux et stratégiques entre l'EIIL et al-Qaïda, c'est un clivage entre deux agendas politico-militaires jihadistes substantiellement distincts qui éclate aujourd'hui au grand jour.

Le premier, celui d'al-Qaïda vise depuis sa fondation officielle en 1998, à travers le "Front Islamique Mondial contre les Juifs et les Croisés", à combattre l'Occident en général et les États-Unis en particulier, perçus comme les protecteurs des dictateurs arabes et des alliés indéfectibles d'Israël.

Le second, celui de l'EIIL estime qu'après le départ des troupes américaines d'Irak, la priorité est désormais de combattre les ennemis d'aujourd'hui plutôt que ceux d'hier. C'est-à-dire "l'expansionnisme iranien", dénommé "le projet safavide" (al-mashrû' as-safawî) dans la terminologie jihadiste, et ses affidés chiites dans le monde arabe, plutôt qu'une Amérique affaiblie et pusillanime, de plus en plus en retrait sur la scène internationale.

Ainsi paradoxalement l'EIIL qui, structurellement, stratégiquement et, dans une certaine mesure politiquement, se différencie sensiblement d'al-Qaïda, est considéré par les observateurs occidentaux comme plus radical que Jabhat an-Nusra alors que cette dernière est aujourd'hui, après son allégeance à Aymân az-Zawâhirî, devenue officiellement la branche syrienne d'al-Qaïda.

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