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La littérature haïtienne est d’abord lumière, dignité et ouverture

Haïti et sa littérature, debout, posent des questions à la civilisation contemporaine.

19/08/2017 08:00 EDT | Actualisé 19/08/2017 08:34 EDT
Fournie
Dans le cadre de la 10 e édition de la Journée du livre haïtien, l’auteur Rodney Saint- Éloi nous offre une lettre à propos de sa relation avec la littérature haïtienne.

Je viens de perdre quelques amis haïtiens, et je cite les écrivains Jean-Claude Fignolé, Claude C. Pierre, Serge Legagneur, Maximilien Laroche. Ce dernier m'a enseigné la littérature comparée à l'université Laval au Québec. Il m'a appris à lire et à voir la société haïtienne, dans ses repères les plus cachés. Ces auteurs décédés constituent pour moi la mort d'une génération, celle qui a contribué à ma formation. Plus loin encore, dans ma mémoire, je revois le visage de Ghislaine Rey-Charlier, cette femme, matrimoine, qui a toujours été debout pour défendre et les femmes, et l'histoire et les lettres haïtiennes. Je pense à eux aujourd'hui, en écrivant ces notes. Ils sont ce qu'on peut appeler ces aînés capitaux. C'est eux qui ont aidé à placer Haïti au cœur du monde.

Haïti a surgi au monde, grâce à la révolution anti-esclavagiste de 1804, mais aussi grâce à son art, sa culture, sa musique, sa peinture, et sa littérature, qui rayonnent à travers le monde. Je suis face à ma bibliothèque. Je voyage à l'intérieur de moi-même et découvre comme dans une fresque ces univers multiples, ces voix et étincelles qui ont peuplé ma vie. Je veux parler de ces auteurs qui tous me font signe et me séduisent : Oswald J. Durand, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Marie Vieux Chauvet, Gérald Bloncourt, René Depestre, Frankétienne, Edwidge Danticat, Jan J. Dominique, Yanick Jean, Émile Ollivier, Jean Price-Mars, Louis-Philippe Dalembert, Yanick Lahens, Kettly Mars, Jean-Claude Charles, Stanley Péan, Gary Klang, Dany Laferrière, Emmelie Prophète, Marie-Célie Agnant, Mimi Barthélemy, Makenzy Orcel, Gary Victor...

Je pense également à ces milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes qui courent les rues, sillonnent les bibliothèques du pays d'Haïti, et osent entamer le chant pour gouverner la rosée.

Je pense également à ces milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes qui courent les rues, sillonnent les bibliothèques du pays d'Haïti, et osent entamer le chant pour gouverner la rosée. D'autres esquissent dans leur tête une carrière d'écrivain et crient Compère général Soleil, rien qu'avec leur fantasme et la troublante magie de l'alphabet.

Comment dire Haïti quand tous ces visages d'écrivains m'interpellent, me racontent des histoires à la fois sur Haïti et sur le monde? Le critique haïtien Frédéric Doret soutien sur un ton ironique en 1919 le fait que « La littérature et le café ont été tout ce que nous avons trouvé à cultiver pendant un siècle d'autonomie. » Aujourd'hui, le café a abandonné la terre aride haïtienne, pourtant demeurent les livres, et ces auteurs qui enchantent la vie.

Comment écrire le mot Haïti, signe de tous les espoirs et de tous les défis, quand se défilent sous nos yeux les images honteuses d'une extrême-droite légitimant la ségrégation et le racisme? Pays, humains, imaginaires sont aujourd'hui réduits à leur vie nue, comme s'il y avait d'une part le monde des hommes et des femmes, et d'autre part celui des réfugiés et des pestiférés.

Est-ce encore vrai que ce pays qui a signé la première constitution d'État nègre libre soit aussi celui qui rompt l'ordre de ce monde, en brouillant les cartes et les pistes?

Revenons non à nos morts, mais plutôt à la littérature dont la mission est justement de nous redonner notre humanité pleine et entière afin de retracer les frontières, sinon de les ouvrir pour mieux les déconstruire. La littérature haïtienne est d'abord lumière, dignité et ouverture. J'ai rencontré une fois l'essayiste C. L. R. James, le fameux auteur des Jacobins noirs, il me confiait que Haïti est un modèle d'éclairage pour l'humanité. Est-ce encore vrai que ce pays qui a signé la première constitution d'État nègre libre soit aussi celui qui rompt l'ordre de ce monde, en brouillant les cartes et les pistes? Haïti et sa littérature, debout, posent des questions à la civilisation contemporaine. Haïti dit la question noire mais aussi la question humaine, dans sa poignante souveraineté.

La littérature haïtienne est, à mes yeux, un objet de lutte. Et aussi de passion. C'est en ce sens que j'ai écrit cet récit-essai Passion Haïti, pour dire emportements, empêchements et fantômes où dansent les ombres et lumières, qui font de ce pays l'énigme de notre propre humanité.

Dans le cadre de la 10e édition de la Journée du livre haïtien; plusieurs activités auront lieu : tables rondes, discussion avec des auteurs, hommages, etc. Rendez-vous ce samedi 19 août dès 11 h au Centre N A Rive de Montréal (6971 rue Saint-Denis).

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