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Whitechapel : Sarah Pinborough dans l'ombre de l'Éventreur

30/12/2014 08:27 EST | Actualisé 01/03/2015 05:12 EST

L'enfer, le lieu de tous les vices, où brûlent éternellement les âmes damnées. Mais l'enfer n'est pas que le royaume d'Hadès. Au contraire la Géhenne, ce dépotoir de la misère humaine dont la pestilence émane à des lieues à la ronde, peut aussi se retrouver ailleurs... dans nos grandes villes modernes comme dans les steppes gelées de la Sibérie soviétique.

L'enfer : De Londres...

Jack the Riper! Ah ce sacré Jack! Il continue d'en faire couler de l'encre. Depuis sa disparition on ne finit plus d'en parler, de chercher sa véritable identité, de lui faire vivre de nouvelles aventures. Et quand il n'est directement impliqué dans les intrigues, il les enveloppe de son ombre aussi menaçante que malfaisante. Cette fois c'est la romancière anglaise Sarah Pinborough qui s'intéresse à ce sombre croquemitaine moderne avec son Whitechapel, une enquête policière dans le Londres malfamé et miséreux de la fin du XIX siècle.

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Londres 1988. Alors que la capitale anglaise vit sous la terreur des exploits de l'Éventreur, de nouveaux cadavres démembrés sont découverts près de la Tamise. Rapidement la presse et le Scotland Yard attribuent ces décès au tristement célèbre Jack. Pourtant malgré les preuves accablantes, le médecin légiste, Thomas Bond refuse d'entériner cette conclusion. Le modus operandi n'est pas tout à fait le même, comme si Londres avait affaire à deux tueurs très différents, mais tout aussi violents et dangereux, alors que l'inspecteur vedette Frederick Abberline tourne ses soupçons vers the Ripper, Bond lui s'engage sur la piste de ce potentiel second tueur. Une quête qui le mènera, au risque de sa santé mentale, aux portes de l'enfer.

Nouvelle étoile britannique du fantastique et de l'horreur, Sarah Pinborough propose avec ce Whitechapel, une passionnante enquête policière sur fond de mystère et d'angoisse. Jumeler les tristes exploits de l'Éventreur avec un second tueur est déjà une idée séduisante, mais en plus quand l'auteur réussit à trouver le souffle épique du Dracula de Bram Stoker ou du From Hell d'Alan Moore, on ne peut rien demander de mieux.

Dès les premières pages, Pinborough s'amuse à nous guider dans les dédales de ce Londres mal éclairé, inquiétant, au brouillard oppressant, aux minuscules rues sombres où chaque ombre cache une menace, où chaque taudis des drames insoupçonnés et chaque passant un agresseur en puissance. Un Londres sale où suinte la misère, la tristesse, le désarroi des classes laborieuses opprimées par le triomphe agressif des bourgeois industriels, nouveaux maîtres du monde.

Au fil des mots, Pinborough met en place l'atmosphère et la tension nécessaires au déroulement de son histoire. Et comme une magicienne elle nous attire dans des pièges tissés lentement page après page, qui nous gardent constamment aux abois. En mêlant adroitement personnages fictifs et réels - outre Abberline et Thomas Bond le premier profileur de l'histoire, elle donne une place importante au barbier Aaron Kosminsky, longtemps soupçonné d'être l'Éventreur - l'auteur donne le vernis de crédibilité essentiel à la création d'une inquiétante plausibilité.

J'aime beaucoup Adam Neville, Graham Masterton et James Herbert. Avec Sarah Pinborough, l'Angleterre prouve encore une fois qu'elle produit d'excellents écrivains d'horreur et de fantastique.

Serait-ce à cause du climat? Hum, faudrait enquêter là-dessus.

... à celui des goulags

Si Pinborough sait reproduire à merveille le climat de ce Londres du XIXe siècle, que dire de Boucq et de Charyn qui dans Little Tulip saisissent le quotidien d'un des plus terribles goulags staliniens de Sibérie.

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Little Tulip c'est l'histoire de Pavel, 7 ans, emprisonnés en même temps que ses parents dans un des pires goulags soviétiques. Séparé des siens, seul dans l'orphelinat du camp, Pavel devra apprendre les règles qui régissent cet univers ultra violent, sous la coupe des gangs de criminels et des matons aussi psychopathes les uns que les autres. Une chance dans son malheur le jeune américain est talentueux, le dessin et le tatouage en feront vite une légende parmi les détenus.

Troisième collaboration entre les deux créateurs après La femme du magicien et Bouche du diable, l'odyssée de ce jeune gamin, sa lutte pour sa survie dans l'enfer des camps soviétiques frappe comme un coup de poing. Jamais les deux auteurs n'ont été aussi percutants. Jamais ils n'ont décrit avec autant de précision la folie d'un microcosme anarchique où les hommes n'ont d'humain que leurs noms. Dans ce chaos où aucune règle ne tient, où le vernis de la civilisation s'écaille, seuls les plus malins et les plus forts réussissent. Au seuil de l'enfer, survivre devient le mot d'ordre de tous.

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Boucq et Charyn mettent en place un monde d'une cruauté extrême où surgissent ici et là quelques moments d'espoir et de noblesse humaine. Même dans l'enfer le plus sombre certains hommes sont capables encore d'une véritable humanité et de s'élever au-dessus de la bestialité ambiante et de la folie chaotique.

Première collaboration entre le dessinateur Francais et le romancier Américain depuis près de 20 ans, Little Tulip est une de ses œuvres incontournables que doit lire tout amateur de bande dessinée.

Si Charyn et Boucq connaissent chacun de leur côté de belles carrières, c'est vraiment dans leurs collaborations qu'ils atteignent leur zénith. En parfaite symbiose, les deux créateurs se complètent à merveille, les qualités de l'un amplifiant celles de l'autre. Comme deux jumeaux Charyn et Boucq donnent l'impression quand ils travaillent ensemble d'être encore meilleurs que dans leurs autres collaborations.

Une bande dessinée cruelle et implacable comme le monde qu'elle présente. Ça commence bien notre année.

Sarah Pintoboroug. Whitechapel, Bragelonne;

Boucq, Charyn, Little Tulip, Lombard;

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