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Wake Up America : la tragique complainte pour l’égalité

Une œuvre essentielle, sans complaisance, pour mieux comprendre une Amérique pas si lointaine que ça.

12/08/2017 08:00 EDT | Actualisé 12/08/2017 08:38 EDT

L'arrivée sur nos écrans de l'excellentDetroit nous rappelle combien le combat pour l'égalité civique, contre la discrimination et le racisme a été difficile, et l'est encore, pour les Afro-Américains. Mais il n'y a pas que le nouveau film de Kathryn Bigelow qui sert d'électrochoc à notre mémoire sélective; il y aussi Wake Up America, une bande dessinée troublante dont le troisième tome est sorti en début d'été.

The Times They Are A-Changing

Ça faisait plusieurs semaines qu'il prenait la poussière sur mon bureau ce troisième tome du Wake Up America de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powel. Plusieurs semaines parce que le premier m'avait plutôt déçu. Je ne trépignais donc pas d'impatience quand je l'ai reçu. Je ne saurais dire pourquoi j'ai soudainement décidé de plonger dans les souvenirs de John Lewis, militant actif du mouvement afro-américain des droits civiques, un des responsables du Student Nonviolent Coordinating Committee, représentant démocrate au Congrès des États-Unis et ami du docteur King, mais à la conclusion de ce nouvel opus, je ne peux que regretter de ne pas avoir parlé avant de cet éclairant témoignage sur la lutte pour la reconnaissance des droits civiques.

Rue de Sèvres

Consacré aux années 1963-1965, marquées par les violentes répressions policières de Selma, l'assassinat de trois militants à Neshoba au Mississippi – qu'Alan Parker a raconté dans Mississippi Burning - et l'élection à la présidence de Lyndon B. Johnson, ce troisième volet des confidences de Lewis est une œuvre essentielle, une incursion exceptionnelle à l'intérieur des sphères les plus influentes du mouvement.

rue de Sèvres

Avec une franchise désarmante, Lewis ne cache rien du SNCC, ni ses grands moments, ni ses moins glorieux, ni des querelles intestines qui le secouent et qui l'amène peu à peu vers sa radicalisation. Homme d'ouverture et d'inclusion, grand partisan du rôle des progressistes blancs dans la lutte, Lewis trace un portrait tout en nuances du mouvement, avec ses forces, ses faiblesses et ses contradictions. Optimiste mais lucide, Lewis s'inquiète, à mesure que les politiques de Washington s'avèrent inefficaces devant la résistance plus ou moins ouverte des États du sud, du flirt que le SNCC entame avec les factions adeptes d'une action plus violente.

Admirablement dessiné par Nate Powel, qui avec son trait semi réaliste très «eisnerien», rend vivant les souvenirs de Lewis - on peut presque sentir les coups de crosses de carabines des policiers - Wake-Up America est une œuvre essentielle, sans complaisance, de celles qui doivent faire partie des cursus scolaires, pour mieux comprendre une Amérique pas si lointaine que ça.

Rue de Sèvres

Les eaux de mars

Si j'ai attendu, par crainte d'être déçu, aussi longtemps pour vous parler du Wake-Up America, ce n'est pas du tout la même raison pour le surprenant triptyque martien de Grégoire Bouchard. Non si je ne l'ai pas abordé avant c'est parce que j'attendais Terminus la terre, la conclusion de cette mission du squadron leader canadien Bob Leclerc pour mettre fin aux tentatives des terribles et cruels martiens d'envahir notre belle planète bleue.

Mais organiser une opération pour repousser une invasion et recruter les meilleurs éléments pour la mener à bon port, n'est pas une sinécure et ne se décide pas du jour au lendemain. C'est pourquoi le bédéiste, pour mieux nous faire saisir toute l'importance de cette mission, a décidé de la raconter en trois tomes, dont les deux derniers sont sortis à quelques mois d'intervalle, avec moults détails. De ses prémices, à sa dramatique conclusion, en passant par la difficile réintégration du héros dans la vie quotidienne une fois la mission complétée, le talentueux créateur présente avec une précision scientifique les angoisses, les appréhensions, les espoirs, les doutes, les sacrifices, les victoires et les défaites des artisans de cette mission vitale bercés au rythme des heures qui s'égrène lentement et des silences presque monacaux.

Mosquito

Grand adepte de la ligne claire, Grégoire Bouchard, se réinvente complétement avec son Bob Leclerc. Exit l'élégance de ses productions précédentes, bienvenue dans son nouvel univers plus métallique, plus mathématique, plus géométrique, plus précis, hypnotisant et d'une richesse scénaristique à couper le souffle. Rapidement cette mission martienne quitte les zones de la SF et de l'aventure pour aborder les sentiers de la philosophie et de la condition humaine.

Véritable ovni dans le monde quelques fois trop prévisible de la bande dessinée, la nouvelle production de Grégoire Bouchard déstabilise autant qu'elle fascine et nous rappelle combien le 9e art peut aussi être contemplatif et philosophique et que sous l'apparence anodine d'une parodie de la science-fiction «fifties» il peut aussi nous offrir de profondes et pertinentes observations sur notre société et nos comportements.

Mosquito

Un véritable petit trésor d'une richesse insoupçonnée façonné avec intelligence, amour et minutie par un authentique joaillier de la bande dessinée.

John Lewis, Andrew Aydin, Nate Powel, Wake Up America, 1963-1965, rue de Sèvres.

Grégoire Bouchard, Vers des mondes lointains, Paquet.

Grégoire Bouchard. Le cauchemar argenté, Mosquito.

Grégoire Bouchard, Terminus la terre, Mosquito

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