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«Pereira prétend»: la vie au temps de la dictature

19/11/2016 08:09 EST | Actualisé 19/11/2016 08:09 EST

Jusqu'au 21 novembre Montréal célèbre, grâce à son Salon du livre, le livre sous toutes ses déclinaisons. Une occasion fabuleuse pour découvrir de véritables petits trésors qui peuvent, bouleverser nos vies. Parmi ces trésors littéraires, voici deux magnifiques bédés que vous devez lire à tout prix.

Otage d'un régime

Portugal, juillet 1938, enveloppée dans une étouffante canicule, Lisbonne vit au rythme de la dictature fasciste de Salazar. Pereira, journaliste sans grande envergure vit avec les fantômes de son passé. Témoin passif du temps qui passe, le tâcheron obèse se lie d'amitié avec un jeune pigiste engagé dans la contestation du régime. Pereira sans le vouloir mettra la main dans un engrenage infernal qui le forcera à abandonner la quiétude tranquille de son ersatz de vie pour l'incertitude de ceux qui prennent position.

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Adaptation du roman de l'écrivain italien et grand amoureux de la Lusitanie, Antoine Tabucchi, Pereira prétend fait partie de ses trop rares œuvres qui restent présentes dans nos mémoires longtemps après la dernière page. Une bédé d'une grande sensibilité, qui se donne le temps de vivre et de nous séduire tout en douceur comme un fado essentiel à notre inconscient.

Avec une pudeur exemplaire, autant dans son magnifique trait lumineux que dans son scénario et ses dialogues pleins de justesse et de vérité, Pierre-Henry Gomont met en place à coup de petites respirations, le drame qui va bouleverser la vie de l'obscur journaliste perdu dans son univers imaginaire, réconfortant et bienveillant. Sans tambour ni trompette, sans cacophonie, Pereira modifie subtilement sa perception de la dictature salazarienne, se révolte contre la censure et remet en question ses certitudes sur l'indépendance de son employeur. Du coup, le rationnel château de cartes qu'il s'est créé pour justifier son aveuglement volontaire, sa passivité citoyenne et sa participation aux politiques collaboratrices de son journal s'écroule et laisse la place au désarroi de l'homme qui ne croit plus aux mensonges qu'il s'est lui-même contés pour ne pas s'impliquer.

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Si Pereira prétend s'impose autant, c'est peut-être parce que Gomont tout comme Tabucchi met en scène un anonyme qui nous ressemble tellement, loin du héros sans peur et sans reproche qui lutte avec conviction et opiniâtreté contre les injustices, sans faille, sans faiblesse, trop parfait. Au contraire le scribouillard planqué nous rappelle nos propres contradictions, notre lâcheté quotidienne, notre aveuglement volontaire, nos certitudes réconfortantes et notre désir de paix au prix de la trahison de nos convictions les plus profondes. Brillamment l'auteur propose un héros criant de vérité, auquel nous nous attachons et qui peu à peu gagne notre estime en devenant à son corps défendant un héros ordinaire, mais obscur de la contestation tout en reprenant le contrôle de sa vie qui lui filait entre les mains.

Une bande dessinée essentielle surtout dans une période politique aussi inquiétante que maintenant.

Otage d'un groupe armé

Si Pereira tente tant bien que mal de s'accommoder à la dictature fasciste en la niant presque, Christophe André travailleur humanitaire anonyme doit trouver, lui aussi ,des armes pour s'adapter à une situation tout aussi explosive.

1997, dans la nuit du premier au deux juillet, Christophe André travailleur humanitaire pour une section de Médecins sans frontières en Ingouchie, est violemment tiré de son sommeil par une milice armée qui le jette de force dans une voiture en marche vers une destination inconnue. Pour le spécialiste de l'administration et des finances commence un long calvaire qui ne se terminera que 111 jours plus tard : 111 jours d'angoisse, d'incompréhension et d'inquiétudes, 111 jours dans des environnements crades, 111 jours de sous-alimentation, 111 jours sans connaître ses ravisseurs, sans leur parler, sans découvrir les raisons de son enlèvement, 111 jours seul avec sa conscience, sa peur et son désespoir. Ce sont ces 111 jours que Guy Delisle raconte dans sa toute nouvelle bédé coup de poing, S'enfuir, récit d'un otage.

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Si l'expression coup de poing est souvent galvaudée et utilisée à toutes les sauces, ici dans ce nouvel opus de Delisle, elle trouve son véritable sens. Seul un bédéiste de grand talent, comme lui pouvait traduire de façon aussi juste et subtile l'angoisse insoutenable, la peur viscérale et cet implacable désespoir compagnons du quotidien d'un Christophe André isolé qui pour tromper le temps qui s'égrène trop lentement se rejoue les grandes batailles de Napoléon et de la Guerre de Sécession.

Comme à son habitude Delisle adopte le ton parfait pour nous faire vivre les émotions contradictoires et les espoirs aussi futiles que minces qui nourrissent cet otage désemparé. Mais plus que dans ses autres bédés, ses courts dialogues, ses silences éloquents et son graphisme économe presque minimaliste amplifient les angoisses et les incertitudes de ce Christophe André enfermé dans un lieu où les heures et le monde extérieur n'existent plus.

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Déjà maitre du carnet et du récit de voyage, Delisle s'impose maintenant comme un fabuleux auteur qui sait nous tenir en haleine, nous faire passer à travers toute la gamme des émotions et nous faire partager toutes les angoisses et les joies de ceux qui vivent les situations les plus extrêmes.

Si Delisle, dans ses bédés précédentes, a démontré avec éloquence la richesse de sa palette, avec S'enfuir, récit d'un otage, il prouve hors de tout doute qu'il fait partie des meilleurs créateurs du 9e art, de ceux qui vont rejoindre le panthéon des légendes de la bande dessinée.

Pierre-Henry Gomont, Pereira prétend. Sarbacane.

Guy Delisle, S'enfuir, récit d'un otage, Dargaud.

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