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<em>Moi René Tardi</em>: Jacques Tardi dans l'enfer des stalags

24/01/2015 08:59 EST | Actualisé 26/03/2015 05:12 EDT

Après une petite incursion dans le monde du thriller policier, où je pouvais enfin me prendre pour Daniel Marois, notre chroniqueur de polar préféré, je retourne à pleins gaz dans les bulles avec deux bandes dessinées exceptionnelles qui situent chacune dans un no man's land tragique : la première dans une Allemagne encerclée par les alliés et la seconde dans la capitale décadente du crime, Gotham City. Bienvenue dans le royaume de l'implacable désespoir.

Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB

On l'attendait avec impatience ce deuxième tome de Moi René Tardi du grand maître Jacques Tardi. Depuis 2012 pour tout dire. L'attente en valait la peine, Tardi est dans une forme resplendissante et encore une fois la légende du 9e art propose une œuvre majeure qui marquera le monde de la bande dessinée d'une empreinte indélébile.

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29 janvier 1945, les rumeurs d'une débâcle allemande se font de plus en plus insistantes. À l'ouest, les alliés poursuivent leur irrésistible marche vers Berlin. À l'est, les troupes de Staline bouffent goulûment les kilomètres qui les séparent de la capitale allemande. René Tardi, prisonnier au Stalag IIB depuis 1940, ses frères d'infortune et les gardes-chiourmes nazis errent sur les routes après l'évacuation du camp. Commence alors pour ces prisonniers, coincés dans une Allemagne dévastée, agonisante, exsangue et prise dans les mailles du filet allié, une éprouvante fuite vers nulle part.

Tardi ne fait jamais rien comme les autres. Loin d'être un traditionnel récit de prisonniers de guerre à la Great Escape ou Stalag 17, Moi René Tardi est un vibrant réquisitoire contre la guerre, comme le sont toutes ses autres bédés consacrées à la Première Guerre mondiale. Mais à la différence de ses autres excellentes bandes dessinées, Tardi abandonne la fiction pour se consacrer au journal que son père tenait durant sa période d'emprisonnement. Plus qu'une bande dessinée de P.O.W, Moi, René Tardi est en fait une émouvante tentative du bédéiste pour renouer avec son père rongé par de terribles traumatismes qu'il a préféré enfouir dans les tréfonds les plus obscurs de son âme. Le prix à payer pour continuer à vivre dans un monde qui a sombré dans le chaos.

Grâce à un procédé narratif ingénieux, Tardi esquisse un dialogue entre lui jeune adolescent et son père prisonnier de guerre. Le bédéiste peut enfin communiquer avec son père, discuter avec lui, découvrir sa personnalité enfouie sous des blessures toujours aussi douloureuses. Une rencontre père-fils à travers les pages d'un vieux journal personnel aux pages jaunies, sur fond de mitraillettes, de bombardements, de pleurs et de gémissements.

Et si de prime abord le récit peut sembler morne, comme cette triste Allemagne grise de janvier, c'est qu'il avance au rythme de cette colonne, pas par pas, mètre par mètre, sans énergie sinon celle du désespoir, sans but, dans le no man's land des laissés- pour-compte. Une stratégie narrative qui permet au bédéiste d'amplifier le désarroi, le désespoir et la résignation de ces loques humaines qui avait été jadis des hommes. Si Primo Levi avait avec La trêve décrit avec justesse et émotion l'émouvant retour d'un groupe de survivants d'Auschwitz vers la société et la redécouverte de leur humanité, Tardi a fait de même pour son Moi René Tardi.

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Une œuvre majeure qui nous fait vivre la guerre jusque dans nos tripes.

Gotham Central

Gotham City, le seul nom de la mégalopole donne la chair de poule. Loin d'être lumineuse comme Métropolis, Gotham est sombre... même quand le soleil est à son zénith. Alors, imaginez quand la nuit étant ses ailes obscures sur les rues sales et transversales de la ville et que sa faune nocturne prend d'assaut le bitume. Si la ville de Superman est la ville de tous les espoirs, celle de Batman, elle, est la ville de tous les désespoirs, où toutes les opportunités se transforment en tragédie.

Et c'est exactement ce qui arrive en cette pleine période achalandée de Noël où le Joker se surpasse dans sa mégalomane cruauté. Le roi de l'humour noir lance en effet un défi à la police de Gotham : après avoir placé des caméras à différents endroits de la ville, il menace d'abattre des victimes anonymes. Pendant que les flics de Gotham s'activent avec l'énergie de ceux qui se savent condamner et qu'ils peinent à déjouer le plan du triste bouffon, Batman, lui, brille par son absence, comme si le sort des citoyens de Gotham, minuscules insectes dans sa partie d'échec contre le mal, l'indifférait.

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Deuxième opus de la série Gotham Central, cette incursion dans le quotidien des flics gothamiens est encore plus passionnante que le tome initial. Avec cette deuxième mouture, les scénaristes Ed Brubaker et Greg Rucka démontrent une maîtrise exceptionnelle du roman noir, de la bande dessinée et de l'univers d'une Gotham qu'ils explorent dans ses moindres coins, dans ses endroits les plus sombres, là où le soleil ne pénètre jamais.

Maîtres autant dans l'art de la narration que dans celui de la mise en page, les deux auteurs appuyés par d'excellents dessinateurs utilisent à merveille les techniques cinématographiques pour donner un rythme soutenu qui nous accroche de la première à la dernière case. Ajouter à cela un sens implacable de l'intrigue, un talent indéniable pour explorer la psyché des policiers et un don pour l'observation des relations humaines dans un microcosme aussi fermé que celui du poste de police et vous avez la recette parfaite pour une bande dessinée mémorable qui ferait une série télé exceptionnelle.

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J'ai déjà hâte au prochain volet.

Jacques Tardi. Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB tome 2 . Mon retour en France, Casterman.

Brubaker, Rucka, Lark, Hurrt, Gaudiano, Scott, Gotham Central tome 2, Urban Comics.

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