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Les experts de la rénovation

26/10/2013 10:08 EDT | Actualisé 27/12/2013 05:12 EST

Déconstruction, relecture, renaissance, rien n'est plus intéressant que ces procédés visant à faire exploser les cadres de la bande dessinée. Grâce à ces expériences, la bande dessinée se réactualise et transcende ses limites physiques et ses conventions. Pour le lecteur, ces initiatives sont d'autant plus réjouissantes qu'elles ouvrent souvent la porte à une redécouverte du genre ou des héros.

Batman Terre-un

Traduction française du Batman Earth-One publié en 2012 par DC Comic, le Batman Terre-Un de Geoff Johns et de Gary Frank est une relecture exceptionnelle des origines du célèbre justicier masqué. On connaît tous les éléments du mythe de Batman; les parents de Bruce Wayne abattus par un malfrat minable, la colère sourde du jeune Wayne qui crie vengeance, la sollicitude d'Alfred le majordome qui fait office de mère et de père au jeune homme, etc. Pourtant même si l'histoire a été mille fois racontée, Johns et Frank réussissent à nous surprendre en proposant une vision novatrice qui respecte la tradition tout en la revisitant totalement. Les auteurs mettent en scène un Thomas Wayne adversaire politique du maire corrompu de Gotham: Oswald Cobblepot (le Pingouin,) un Alfred ancien soldat de fortune et compagnon d'armes de Thomas Wayne dans une autre vie, un inspecteur Gordon honnête, mais impuissant à empêcher la mafia d'étendre ses tentacules et un jeune Bruce Wayne humain et faillible qui revêt le costume du futur chevalier noir pour avant tout débusquer le commanditaire de l'assassinat de son père.

Admirablement servi par le dessin puissant de Gary Frank, Geoff Johns met l'emphase sur la relation difficile entre Alfred et l'orgueilleux et impétueux Bruce Wayne. Toutefois malgré sa suffisance, Bruce Wayne finira par accepter et appliquer les enseignements de son majordome qui maîtrise aussi bien les techniques des combats de rue que celles des combats plus nobles. Exit le côté chevaleresque du croisé en cape, le Batman de Johns et Frank deviendra comme ses adversaires une bête sauvage, féroce et cruelle.

En s'appuyant sur les relectures déjà faites par Frank Miller, David Mazzuchelli, Mike Davis, Todd McFarlane et Grant Morrison, le duo participe activement à la déconstruction du mythe Batman élaboré par Bob Kane et Bill Finger. Mais à la différence de leurs illustres prédécesseurs, les deux bédéistes n'exploitent pas le côté sombre de chevalier noir. Au contraire ils élaborent un super héros fragile qui comporte certes sa part d'ombre, mais surtout sa part de lumière. En misant sur son humanité faite de faiblesses, de force, d'orgueil, d'humiliations, d'humilité, de mesquineries et de grandeurs, Frank et Johns nous offre un Batman beaucoup plus réel, ancré dans une réalité plus proche de la nôtre - une administration municipale corrompue ça vous dit quelque chose! Un Batman qui renoue avec la pertinence qu'il avait à sa création en mai 1939.

Le décalage

Si Frank et Johns revisitent avec succès les cadres de la mythologie batmanesque, que dire de Marc-Antoine Mathieu qui encore une fois avec sa nouvelle parution Le décalage continue de faire exploser les règles de la bande dessinée. Comme dans ses aventures précédentes Julius Corentin Acquefaques s'amuse ferme à nous égarer et à confronter nos habitudes et nos certitudes de lecture. Ici le point de départ de ce nouvel album est la difficulté du héros de se réveiller à temps pour commencer l'album. Il n'en faut pas plus pour que l'histoire débute d'elle-même, sans héros, sans ligne directrice, qu'elle parte en vrille dans un dérèglement fabuleux qui ouvre la porte aux délires les plus inimaginables; l'album s'ouvre avec la page 7, certaines pages sont déchirées et on retrouve en plein milieu de l'album les pages de garde et la couverture. Dès lors Acquefaques n'aura de but que de rattraper le retard et de retrouver la logique du récit. Un fabuleux voyage sur un navire fou, sans capitaine et sans gouvernail aux échos de dialogues déjantés, absurdes, mais d'une ingéniosité poétique sans équivoque.

Marc Antoine Mathieu met en place un monde Monty pythonnesque, totalement débridé, dominé par une logique de l'absurde. Un univers où tout est possible. Un lieu où les caractéristiques et les contraintes du 9e art deviennent des éléments qui influencent le déroulement de l'intrigue. Un peu comme Fred l'avait fait jadis, Mathieu transcende le cadre de la page pour lui donner une nouvelle dimension. Sous sa plume la planche devient un véritable spectacle vivant où la profondeur, la distance, la perspective et la case acquièrent une vie propre. Et même s'il met à sac nos conventions de lecture, même s'il glisse constamment des petits cailloux pour nous déstabiliser, l'auteur ne perd jamais la carte, ne cède jamais à la facilité et reconstruit de façon brillante et avec une logique implacable l'univers qui vient de détruire même si cette logique peut à l'occasion nous échapper.

Sortie il y a quelques semaines la nouvelle aventure de Julien Corentin Acquefacques est sans contredit une des bandes dessinées de l'année sinon la meilleure. Une œuvre incontournable.

En terminant une excellente nouvelle pour les amateurs de fantastique, l'édition 2013 du Salon du Livre de Montréal recevra la visite de la grande dame du fantastique canadien Kelley Armstrong dont une partie de son œuvre est traduite en français chez Bragelonne et chez Milady. Puisqu'on parle de la maison d'édition de Stéphane Marsan elle enverra aussi une délégation à Montréal pour fêter ses 10 ans sur le marché québécois. On s'en reparle.

Geoff Johns, Gary Frank, Batman Terre-Un, tome 1, Urban Comics Dc Comics;

Marc-Antoine Mathieu, Le décalage, Delcourt;

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