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Le Couperet: une image vaut mille maux

24/06/2017 08:11 EDT | Actualisé 24/06/2017 08:11 EDT

Les bras m'en tombent, prêter une oreille, ça me fait une belle jambe... la langue française regorge de ces expressions qui si elles s'avéraient vraies seraient très dangereuses pour l'intégrité physique de notre corps. Imaginez si en jetant un œil sur un truc, nous le sortions littéralement de notre orbite pour mieux l'observer. Bien sûr, ce sont des métaphores, mais pensez un instant à ce qui arriverait si elles se réalisaient concrètement. C'est la possibilité que le talentueux et un de nos plus intelligents bédéistes Philippe Girard à exploré dans sa toute nouvelle bande dessinée Le Couperet. À l'occasion du dernier FBDM nous l'avons rencontré. Discussion autour de l'écriture, de la langue et de la maladie.

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Même si l'idée date de 2009 - alors que l'auteur déposait une demande de candidature pour une résidence à Bordeaux, « j'ai fait cette résidence, mais c'est plutôt La mauvaise fille qui est née de mon séjour bordelais» - c'est véritablement en 2014 que Le couperet prend forme. « J'avais une amoureuse à l'époque qui avait un cancer du sein, elle avait subi une mastectomie et des traitements de chimio. Au même moment j'avais une tendinite qui me faisait souffrir et mon médecin insistait sur l'importance de prendre soin et de ménager mon bras. Ces expériences m'ont fait réfléchir sur le rôle et la place du corps dans notre vie, je sentais que je devais en parler et je me suis rappelé ce scénario. » L'alignement des planètes étant enfin parfait, Philippe Girard a pu se lancer dans l'aventure du Couperet, mais en le modifiant énormément. «Il était beaucoup plus ténu en 2009.»

Si le scénario a beaucoup évolué depuis sa première mouture, l'idée de base, écrire à partir des expressions où le corps est en vedette, elle, n'a pas changé.

Si le scénario a beaucoup évolué depuis sa première mouture, l'idée de base, écrire à partir des expressions où le corps est en vedette, elle, n'a pas changé. « Au début, l'histoire partait de mon intérêt pour ces expressions. Je les avais notés sur un papier et je me suis rendu compte que j'en connaissais beaucoup. Je me suis alors dit que ça pouvait être de la matière à une intrigue si je les prenais dans un sens littéral», explique l'auteur de Québec.

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Le couperet raconte l'histoire d'un homme qui se préparant pour aller demander la main de sa fiancée s'aperçoit que la calvitie le guette. Sans le savoir, notre héros, la mèche de cheveux dans la main, vient de mettre le doigt dans un surréaliste engrenage maléfique d'une déchéance autant physique que psychologique où chacun de ses complexes, chacune de ses angoisses se traduit par la perte d'un de ses membres. Impuissant à faire cesser son incompréhensible dégradation corporelle, le pauvre héros voit page après page ses membres se faire la malle. Si la perspective est dramatique, sous la plume de Girard elle prend des airs d'une délicieuse comédie noire absurde aux parfums «ionesciens» que n'aurait pas renié un de mes bédéistes favoris Philippe Foester- qui dans ses années chez Fluide Glacial excellait avec ce filon - et dans une moindre mesure l'équipe des Tales from the Crypt, truffé de clins d'œil à la littérature, à l'art et à la psychanalyse, dont un surprenant caméo du fondateur de la psychologie analytique Carl Jung lui-même.

Si le Couperet peut déstabiliser nos habitudes de lecteur, du côté graphique bien sûr à cause de la tendinite qui l'a obligé, pour éviter la douleur, à modifier ses gestes répétitifs et son coup de crayon et scénaristique en relevant le difficile pari de la triple narration, c'est peut-être cette randonnée qui le mène loin des sentiers de l'autobiographie qu'il visitait ces dernières années, qui peut surprendre le plus.

« Je n'abandonne pas ces récits pour autant. Je suis en train de travailler sur un troisième tome des aventures de ma grand-mère qui va se passer quelques minutes avant son décès. Ici aussi, je vais être différent narrativement et graphiquement» parce qu'on ne représente pas la mort de la même façon. «Elle impose de la pudeur, parce qu'elle est impressionnante et qu'elle concerne tout le monde» souligne le créateur qui s'est frotté ces dernières années aux difficiles exercices du roman, du strip hebdomadaire éditorial proche de l'actualité de Québec, avec les aventures de Riton et Rita sur le site d'ici Radio Canada Québec, et au dessin quotidien pour célébrer Montréal la mal-aimée, surprenant pour un gars de Québec, avec 376 selfies pour Montréal sur son site.

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Si les deux derniers sont moins étonnants puisqu'ils relèvent de l'illustration et du 9e art, le roman, lui, parait beaucoup plus éloigné de son champ d'expertise. « C'est un accident de parcours. J'avais le scénario dans mes cartons depuis longtemps, mais je savais que je ne le dessinerais jamais parce que c'était trop long à faire. Comme je devais ralentir le rythme à cause de la tendinite, mais que je voulais continuer à avoir une publication par année, un rythme que j'ai depuis plusieurs années, je l'ai proposé à un éditeur sous forme de roman.»

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S'il a apprécié l'expérience, il l'a quand même trouvé très ardu et n'est pas certain de vouloir un jour le retenter. « Je trouvais ça difficile de ne pas pouvoir dessiner. Il fallait écrire de longues descriptions pour tout expliquer alors que dans une bédé j'aurais fait quelques dessins et tout aurait été compris d'un coup d'œil » souligne le dessinateur qui, avec son roman graphique Les Ravins cartonne littéralement en Russie. « C'est un succès, même si la bande dessinée en Russie reste relativement peu connue. On m'a dit que je vendais plus que les albums de Tintin. Malheureusement pour moi le cours du rouble n'est pas très bon» conclut-il avec un brin de fierté et un soupçon de dérision, au diapason avec le ton qu'on retrouve dans le Couperet.

Le Couperet de Philippe Girard est disponible chez Mécanique Générale

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