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La veuve: le prix de l'aveuglement

15/04/2017 08:43 EDT | Actualisé 15/04/2017 08:43 EDT

Même s'il est souvent assimilé à son pendant américain, le polar britannique est très différent. Plus cérébral, basé sur la déduction rationnelle et implacable, intimiste, teinté d'un humour désespéré et loin des coups de théâtre brusques et des effets de toges de son tonitruant cousin, le polar des îles britanniques a une couleur qui le rend unique et reconnaissable. Et cette paternité britannique La veuve de Fiona Barton peut la revendiquer, même si l'auteure a quitté depuis quelques années la brumeuse Albion pour la France. À l'occasion du Salon international du livre de Québec, nous avons rencontré l'ancienne journaliste vedette de la presse écrite anglaise devenue depuis sa retraite romancière. Discussion autour de son roman, de la pédophilie et de son style résolument «british».

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«J'écris sur une société que je connais. Je ne me vois pas rédiger une histoire qui se passerait ailleurs qu'en Angleterre. Je ne connais pas les nuances des autres sociétés, les relations entre les gens et les classes sociales, alors que je maîtrise les codes de la société anglaise » précise-t-elle reconnaissant au passage le risque, avec le temps, de présenter un Royaume-Uni figé dans ses souvenirs. « Il y a un risque, mais une chance ma famille y habite encore, je suis très au courant de ce qui s'y passe et de ses transformations. »

Mais qu'elle y habite ou non sa veuve garde cette noirceur, cet humour qui rend supportable l'insupportable, cette absence de violence gratuite, cette minutie d'une enquête réglée comme une horloge et surtout cette langue typiquement britannique caractéristiques des polars anglais. « La langue, l'argot, les expressions ont donné du fil à retorde non seulement pour les traducteurs, mais aussi pour les Américains qui ont voulu changer mon texte pour lui donner une couleur plus américaine», rigole-t-elle dans un excellent français.

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Pourtant, couleur américaine ou non, le public américain, comme celui britannique et ceux des 30 pays où le roman a été distribué, est vite tombé sous le charme de cette descente dans l'âme tourmentée d'un pédophile ordinaire, anonyme, qui aurait pu être votre collègue de bureau, votre voisin si serviable, au-dessous de tout soupçon - qu'on retrouvait dans les excellentes séries télévisées Broadchurch et The Missing, belles réussites du polar britannique télévisuel - loin de l'image facile du pédophile à l'air crade, au regard lubrique, à la dégaine vicieuse, identifiable dès le premier coup d'œil.

«Je ne voulais pas exploiter cette image stéréotypée du pédophile. Les pédophiles n'ont pas le mot pédophile inscrit sur le front. Quand on analyse les utilisateurs des sites Internet qui diffusent de la pédophilie, on s'aperçoit qu'ils proviennent de tous les milieux», renchérit l'auteure qui en a eu un comme collègue. «Personne ne pouvait le soupçonner. C'était un cadre, il était intelligent, il travaillait dans un journal, il avait des enfants et pourtant le soir quand ils dormaient il regardait des photos d'enfants sur son ordinateur. Ça a été un choc quand on l'a appris, personne ne voulait le croire, pourtant il l'était et il a fait de la prison», ajoute celle qui a réalisé dans son ancienne vie de journaliste des reportages sur le sujet.

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«Pour ces papiers, j'ai fait des entrevues avec des prédateurs sexuels. Le comportement de mon personnage, la façon dont il l'intellectualise et ses propos viennent de ce qu'ils m'ont raconté durant ces rencontres.» Un procédé qui lui permet de donner un vernis d'authenticité à son intrigue, sans ne jamais tomber dans les détails «gores» qui pourraient en dégouter plus d'un. « Ce qui m'intéresse, c'est le pourquoi, pas le comment. J'ai suivi, dans le cadre de ma pratique journalistique, plusieurs procès de pédophiles et j'ai découvert que généralement ils donnaient peu de détails sur ce qu'ils avaient fait. Ils en parlaient comme si ce n'étaient pas eux qui avaient commis ces gestes, comme s'ils s'étaient déroulés dans un rêve.» Comme s'ils se mentaient pour faire taire leur sentiment de culpabilité ou que leur cerveau enfermait les souvenirs dans une de ses zones obscures devant l'incompréhension et la monstruosité de leurs actes? «Peut-être, peut-être», s'interroge-t-elle.

Plus qu'un roman sur la pédophilie, la Veuve, à l'écriture étonnamment mature pour un premier galop, est surtout un roman sur l'obsession.

Plus qu'un roman sur la pédophilie, la Veuve, à l'écriture étonnamment mature pour un premier galop, est surtout un roman sur l'obsession, celle de Glen Taylor le pédophile, de Jane Taylor, sa femme, qui, incapable d'avoir des enfants, collectionne les photos de petits bambins comme d'autres des poupées, de Kate Waters, la journaliste ambitieuse qui voit dans Jane Taylor son billet pour son avancement et qui s'accroche avec pugnacité à la moindre de ses confidences et de l'inspecteur Bob Sparkes, obsédé pendant 4 ans par la disparition inexpliquée de la petite Bella, rongé par son incapacité à prouver la culpabilité de Taylor et à résoudre ce cas. Un sentiment partagé par plusieurs des policiers chargés d'enquêter sur les enfants disparus. «J'ai discuté avec plusieurs policiers qui travaillent sur ces cas et ils deviennent vite obsédés par ces disparitions. Ils savent ce qui peut leur arriver s'ils ne les retrouvent pas rapidement. On l'oublie souvent, mais ils ont une pression insupportable sur leurs épaules» et quand les cas ne se résolvent pas, ils peuvent facilement les ronger.

Un excellent polar. J'ai déjà hâte au suivant.

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On connait le titre du nouvel Astérix qui sera en vente le 19 octobre prochain: Astérix en Transitalique. Cette fois-ci, nos Gaulois préférés visiteront l'Italie non romaine, peuplées de plusieurs tribus qui gardent jalousement leur autonomie et qui voient d'un mauvais œil les prétentions territoriales de ce bon vieux Jules. On s'en reparle en octobre.

Fiona Barton, La veuve, Fleuve noir;

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