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La flèche brisée

27/06/2014 11:45 EDT | Actualisé 28/08/2014 05:12 EDT

29 août, futur rapproché, rivière des Outaouais. Alex Gabriel, un Algonquin de Golden Lake, ex-membre du Régiment d'opérations spéciales des forces armées canadiennes, accoste avec son petit commando près de la base militaire de Petawawa. Ce sont les premiers pas d'un soulèvement autochtone qui va diviser et transformer à jamais le Canada. Impossible direz-vous, pas pour Douglas L Bland qui a écrit Soulèvement, un thriller de politique-fiction dont les éditions Pierre Tysseyre viennent de publier la traduction française. Pour parler de cette audacieuse proposition, nous l'avons rejoint à son domicile de Manitobain.

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« À l'origine, ça ne devait pas être un roman. J'ai commencé par écrire un article pour une revue savante consacrée à la politique. Quand j'ai terminé l'article, je me suis dit qu'à part les universitaires peu de Canadiens liraient l'article. Comme je voulais rejoindre le Canadien lambda, il fallait que je change la forme de mon article. C'est là que j'ai décidé d'en faire un roman de politique-fiction » explique l'ancien lieutenant-colonel, expert en défense et en sécurité internationale et professeur à l'Université Queens à Kingston. « J'espère que le roman va intéresser les Canadiens et les encourager à s'intéresser plus aux affaires autochtones. »

La proposition de l'auteur semble très plausible pour ceux qui sont sensibles à la situation explosive de la troisième solitude. « Certaines personnes m'ont accusé d'être un prophète de malheur, ce n'est pas du tout mon but. Mais il reste que la situation que je décris pourrait en théorie arriver.» La mauvaise situation économique des communautés autochtones, le chômage endémique chez les autochtones (40,1%), la présence importante de jeunes autochtones (prés de 50% ont moins de 25 ans) qui vivent dans la pauvreté, qui ont peu ou pas de scolarité et un avenir presque inexistant en font des proies faciles pour la propagande des groupes paramilitaires plus extrémistes.

« Il ne faut pas oublier l'agressivité des non autochtones envers eux. Rappelez-vous la crise d'Oka. On y a vu un rassemblement de résidents non autochtones du coin leur lancer des roches. Cette agressivité est présente partout au Canada. Alors quand on additionne tout ça ensemble, on en vient à la conclusion que ça pourrait arriver. » C'est pourquoi le lieutenant-colonel trouvait essentiel de s'adresser à un auditoire plus large que la simple communauté universitaire. « Ce livre n'a pas été écrit pour divertir ou pour offrir au lecteur une évasion, une distraction au monde qui nous entoure, bien au contraire » écrit en préface le Général Roméo Dallaire pour confirmer les intentions de l'auteur.

Mais attention nous ne sommes pas dans un prêchi-prêcha rempli de bonnes intentions, vaguement rousseauiste et pro autochtone. Au contraire, Douglas L Bland concocte un roman réaliste, d'une grande clarté technique qui décortique l'insurrection autochtone, sans prendre position -même s'il a des jugements très sévères sur les grands leaders des Premières Nations et sur ceux du Canada et du Québec. « C'est intentionnel, je suis un chercheur et j'ai une posture académique qui encourage la compréhension des arguments de tous les intervenants. J'ai essayé de faire le portrait le plus juste des deux côtés, en faisant abstraction de toute émotivité. »

Avec son style d'une redoutable efficacité, l'auteur aborde les moindres détails de ces 13 jours de rébellion ouverte, et ce, sur ses différents théâtres, principalement le nord du Québec et le Manitoba. À l'aide de courts chapitres très punchés nous suivons minute par minute les différentes phrases du conflit autant du coté autochtone que canadien et les différentes alliances qui se forgent et se détruisent au fil des événements.

À partir de personnages emblématiques, Bland trace un portrait global des événements, comme le faisaient Dominique Lapierre et Larry Collins (Is Paris Burning?) ou encore Cornelius Ryan (the Longest Day, A Bridge Too Far). Même si ce choix signifie qu'il doit sacrifier la psychologie et les nuances de ses personnages.

Mais à la différence des Lapierre, Collins et Ryan, Bland ne travaille pas à partir du passé, mais sur l'avenir, ce qui rend sa tâche plus difficile et rend presque impossible un dénouement heureux. « Je ne vois pas de gagnant à cette confrontation. D'autant plus que notre économie est tellement liée à l'économie américaine que tout bouleversement dans l'économie canadienne aurait des répercussions sur l'américaine. Par exemple si le Canada est incapable d'assurer la sécurité des moyens de transport de l'énergie qui provient de la Baie James, les Américains vont intervenir pour protéger leurs intérêts. Il y a quelques années, il y a eu une grève chez un de nos transporteurs ferroviaires et rapidement le gouvernement est intervenu pour faire cesser la grève. L'année dernière ou la précédente Ottawa a carrément empêché les travailleurs de l'autre transporteur ferroviaire d'avoir un arrêt de travail. L'économie intégrée ne peut pas se permettre de perdre des milliards de dollars en biens et en argent à cause d'interruption de service. » Une constatation qui donne froid dans le dos, qui laisse planer un doute quant à la relative indépendance canadienne et qui fera l'objet d'un article universitaire qu'il est en train de rédiger.

« Ce livre devrait être lu et ses leçons retenues pour tous ceux qui ont à cœur la paix sociale, l'avenir de nos jeunes et la stabilité économique, dont dépendent notre bien-être et notre sécurité à tous » conclu le Général Dallaire dans sa préface. Une recommandation que je partage.

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En terminant pour les amateurs de bédé, Lounak vient de publier Hasard ou Destinée de la dessinatrice américaine Becky Cloonan. Une anthologie qui présente quelques courtes bédés médiévales noires. Trahison, malédiction et vérités cachées sont au cœur de ces bds au parfum du romantisme fantastique de Poe. Un bel album qui s'inscrit parfaitement dans la tradition américaine du fantastique.

Douglas L Bland, Soulèvement, Editions Pierre Tisseyre

Becky Clonnan, Hasard et Destinée, Lounak

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