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Bocquet et Catel: les deux amours de Joséphine Baker

Quand on découvre une biographie qui conjugue rigueur historique, passion humaine et anecdotes significatives, on sait qu'on a entre les mains une œuvre aussi précieuse que rare.

14/10/2017 08:00 EDT

Difficile de faire une biographie. Difficile, parce qu'on peut facilement tomber dans un collage d'anecdotes superficielles sans lien. Difficile, parce qu'on peut être tellement obsédé par la précision historique qu'on en vient à vider le «biographié» de ses émotions, de ses passions, de son humanité et à le transformer en témoin désincarné de sa propre vie. Alors quand on découvre une biographie qui conjugue rigueur historique, passion humaine et anecdotes significatives, on sait qu'on a entre les mains une œuvre aussi précieuse que rare. À l'occasion du dernier festival de BD de Montréal nous avons rencontré José-Louis Bocquet et Catel auteurs de l'exceptionnelle biographie dessinée Joséphine Baker symbole coruscant du Paris éternel. Discussion autour du difficile exercice de la biographie.

Casterman

« Je pense que le plus difficile c'est de créer du sens. Les biographes doivent avoir un point de vue à défendre sur le personnage. Ils doivent accepter de sacrifier les éléments qui ne donnent aucun sens au récit, sinon ça ne devient qu'une succession de faits et je ne sais pas si une énumération de faits forme réellement un portrait », s'interroge José Louis Bocquet, dont la position pourrait frôler l'hérésie dans les officines guindées des biographes historiques proclamés.

« Je ne viens pas de l'école de l'histoire, je viens de celle du Journal de Spirou et des Belles histoires de l'Oncle Paul, de celle qui nous disait " je vais vous raconter une histoire vraie qui va vous donner envie de tourner les pages " et c'est toujours ça qui guide mon travail. Bon, il est vrai que je travaille longtemps sur la documentation et que j'essaie d'être le plus près possible de ce que je crois être la vérité des personnages, mais ce que je raconte c'est avant tout une histoire. »

La vache qui médite

Si le scénariste se réclame avec enthousiasme de l'héritage de l'oncle Paul, on ne peut pas dire toutefois qu'il en a totalement suivi les enseignements, tant ses biographies, avec l'aide du magnifique trait tout en mouvement de Catel, sont fascinantes, rythmées et pleine d'affection pour ses « biographiés.» Ce qui n'était pas l'apanage de tonton Paul.

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« Vous savez, ça nous prend environ trois ans pour faire une biographie alors on ne pourrait pas travailler tout ce temps sur un projet si le personnage ne nous plaisait pas » précise la dessinatrice. Ce qui ne veut pas dire qu'ils tombent dans une hagiographie facile. Au contraire, jamais ils n'occultent leurs côtés les plus sombres. « C'est ce qui les rend plus humains, plus sympathiques. Pour Joséphine Baker, par exemple, nous avons travaillé avec un de ses fils adoptifs qui nous a raconté des anecdotes troublantes sur elle. » Un choix qui permet aux auteurs de redonner à la chanteuse une humanité que la mémoire collective, à force de l'enfermer dans une image de carte postale, a fini par lui confisquer.

« Quelle image de cartes postales? Celle des enseignes lumineuses des cabarets de Berlin? Celle du Casino de Paris? Ce sont des images fortes, je ne vois pas pourquoi on devrait s'en passer », s'empresse de renchérir José-Louis Bocquet qui a aussi rédigé des biographies écrites, dont une sur son parrain, le grand cinéaste Henri-Georges Clouzot, loin d'être traditionnelles. « Non ce qu'on veut éviter ce sont les clichés mille fois racontés » précise-t-il citant au passage l'exemple de la fameuse danse sauvage de la Revue nègre qui lui a permis de triompher dans la Ville Lumière. « On aurait pu se concentrer sur son numéro, mais on a préféré l'évoquer rapidement et insister sur ce qui a amené Joséphine à Paris. Ce qui nous permettait d'aborder sa jeunesse à Saint-Louis et ses premiers pas dans le show-business. » L'anecdote devient alors le prétexte pour explorer d'autres facettes de son excitante vie.

Excitant, le mot est juste d'autant plus que dans son cas, il est difficile de différencier le vrai du faux, tant la légende s'est substituée à la réalité. « Pour une rare fois, nous avons dû faire face à une surabondance d'informations. » Une situation parfaite pour Catel, qui avait ainsi accès à une documentation solide pour enrichir son dessin, mais plus problématique pour Bocquet qui a dû passer plusieurs mois à rechercher la vérité. « C'est incroyable le nombre de biographies qui ont été écrites sur elle, des excellentes bien sûr, mais aussi des épouvantables qui relèvent plus du règlement de compte » ou de la rumeur,

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Si Bocquet et Catel réussissent si bien à faire le parfait dosage entre émotion, rythme et rigueur historique, c'est aussi parce qu'ils choisissent des personnages hors du commun, plus grands que nature, mais qui ne sont pas toujours reconnues par l'histoire officielle. « Quand on a décidé de faire des biographies dessinées nous avons choisi de nous consacrer à des femmes importantes qui ne sont pas dans les livres d'histoire» explique la dessinatrice qui avec passion raconte leur vie que notre imaginaire défaillant a fini par oublier ou réduire à une simple image unidimensionnelle, comme Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges auteur en pleine tourmente révolutionnaire de 1791 de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Joséphine Baker et bientôt Simone de Beauvoir. « Pas de tout de suite! Je commence à peine à travailler sur la documentation », avertit José-Louis Bocquet sourire en coin.

grasset

En attendant qu'elle soit prête, on peut toujours relire avec enthousiasme les trois biographies qu'ils ont déjà écrit - ou celles que Catel a consacrées à Piaf à Benoite Groult et bientôt à René Goscinny - qui en font des incontournables du 9e art.

Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges et Joséphine Baker sont disponibles chez Casterman.

Edith Piaf chez Nocturne et Ainsi soit Benoite Groult chez Grasset,

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