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Vérité, où es-tu?

Difficile sinon impossible pour les citoyens de s'y retrouver. Que penser de l'ordre des priorités de notre classe médiatico-politique?

11/11/2017 08:00 EST
Getty Images/iStockphoto

Tout le monde prétend chercher la vérité ou l'attend désespérément. Vérité toujours promise et aussitôt malmenée; vérité imaginée et accommodante; vérité objective qui se lâche dans l'univers mental de qui la cherche, mais sans jamais pouvoir prétendre l'avoir définitivement trouvée. Fuyante vérité.

Et entre le mensonge (tromper délibérément autrui) et l'erreur (se tromper soi-même), il y a quelque chose comme le baratin qui banalise la vérité ou qui s'en moque. La parole ni mensongère ni confuse, mais juste insignifiante. Que de bruit et de parlotte alors que tout coule et s'étale désormais en pleine lumière publique. Tout peut être dit, tout doit être su. Tout le temps. Tout de suite. Parlons-en.

Petite misère de l'éthique...

L'idéologie de la transparence fonctionne à plein régime. Mais l'idéologie est une chose et la transparence en est une autre. Qu'est-ce qui est exposé au juste? Du sexe et du sang, de bien belles histoires, des contes de fées glamour, des scandales croustillants, des discours de séduction et de racolage politiques, des publicités insistantes, beaucoup, beaucoup de publicités.

Rien d'étonnant à ce qu'émerge aujourd'hui la fausse nouvelle idée de la post-vérité, des « fake news » et des faits alternatifs!

La sphère publique, l'arène dans laquelle les citoyens consommateurs s'informent et s'expriment, est dorénavant investie par différents réseaux, journalistes et citoyens-journalistes, chroniqueurs, commentateurs et analystes improvisés, politiques et intellectuels engagés, blogueurs et promoteurs aguerris d'opinions, relationnistes, publicistes et habiles faiseurs d'images. Et c'est sans compter le recours nerveux des citoyens aux médias sociaux. Autant d'agents qui se disputent âprement notre attention et notre adhésion à une idéologie, à une cause ou à une autre. Rien d'étonnant à ce qu'émerge aujourd'hui la fausse nouvelle idée de la post-vérité, des « fake news » et des faits alternatifs!

Le patron d'un puissant réseau d'information québécois a proposé cette année un nouveau code de conduite journalistique à ses journalistes : se faire les dents sur la nouvelle génération des milléniaux qui seraient mentalement disposés à un journalisme plus agressif que les générations précédentes, un « journalisme anti-système, anti-élite, anti-autorité, anti-mensonge et anti-américain » (Lavoie, Le Soleil, avril 2017). Misère et beau malaise.

Le volet « anti-mensonge » fait évidemment problème dans la mesure où tous les autres « antis » de la liste promettent une forme ou l'autre de manipulation de l'opinion publique foncièrement incompatible avec le respect des faits et donc de la vérité.

Ce plaidoyer fantasque pour un journalisme anti-tout et subtilement militant s'accorde parfaitement avec la mise en place de « bureaux d'enquête » lourdement compétitifs, assujettis au dictat des cotes d'écoute. Procès d'intention, allusions mesquines, conclusions hâtives sont monnaie courante dans le traitement actuel de l'information. Et le pas est vite franchi de l'allégation à la vindicte populaire. Un journaliste a écrit: « Plus besoin aujourd'hui d'une preuve, d'un « smoking gun » ou d'un chainon manquant. Les rumeurs, amalgames et informations parcellaires suffisent pour condamner ». (Cardinal, La Presse, avril 2017). Bien vu.

Tout va toujours très vite. Peu de doute ou de recul, trop d'analyses complaisantes ou bâclées et souvent livrées en direct. Indice que la démocratie déraye.

Un cas d'espèce : l'affaire Ouellette/Trudel

Parlant erreur, mensonge et baratin, nous sommes témoins depuis quelques semaines d'un autre petit psychodrame collectif : l'affaire Ouellette/Trudel. À l'origine : l'arrestation du député Ouellette que l'UPAC soupçonne d'être associé à une fuite journalistique dans une enquête en cours.

Trudel en loyale défenderesse de Ouellette, lâchait aussitôt publiquement de graves allégations : un stratagème de collusion et de corruption impliquant l'UPAC, l'AMF et une firme professionnelle contaminerait le processus d'accréditation des entreprises. On aurait voulu par cette arrestation museler le député qui en savait trop. Une sorte de complot quoi.

Les accusateurs ont tout faux ont promptement répliqué l'AMF et L'UPAC, laquelle justifia notamment l'arrestation du député par le devoir de protéger l'intégrité de ses enquêtes. Un roman policier s'écrit presque sous nos yeux.

Ce p'tit scandale a, il fallait s'y attendre, surexcité les journalistes et survolté la classe parlementaire qui a convenu de remettre à sa place la branche policière du système. Outrés par l'arrestation, cavalière à leurs yeux de l'un des leurs, les élus ont adopté une touchante motion de solidarité. Le président lui-même a mené la charge contre l'UPAC : qu'on accuse ou que l'on s'excuse. Cette belle fleur dans le discours a évidemment fait mouche!

Et voilà qu'une autre affaire est née : l'abstention du ministre Moreau venu le moment d'applaudir l'émouvante déclaration du président. Comme s'il fallait éviter, démocratie oblige, le mélange des genres ou des pouvoirs. S'il est vrai en effet que le pouvoir judiciaire qui applique les lois doit respecter le pouvoir législatif qui les adopte, l'inverse n'en est pas moins vrai. L'ex-policier Ouellette serait-il allé braconner sur les terres de l'UPAC?

L'UPAC a certes franchi le Rubicon en arrêtant un parlementaire, président d'une Commission chargée d'examiner son mode de fonctionnement, mais a-t-elle pour autant, outrepassé ses prérogatives? Un jugement de Cour tranchera peut-être ce possible abus et/ou conflit des pouvoirs.

Et ce fameux stratagème, existe-t-il vraiment? La réponse de la Vérificatrice générale appelée en renfort pour calmer le jeu viendra en son temps. Mais voilà que le couple Ouellette-Trudel en remet aujourd'hui et jette déjà un autre soupçon quant à la pertinence et aux résultats de cette enquête administrative.

Selon eux, il faudrait plutôt « appeler la police », enquêter les enquêteurs. Si les résultats ne sont pas ceux qu'ils attendent, réclameront-ils une autre enquête sur les enquêteurs des enquêteurs et ainsi de suite? Et le statut ennobli de « lanceur d'alerte » que de plus en plus de rapporteurs revendiquent s'applique-t-il vraiment dans l'affaire en cause?

Difficile sinon impossible pour les citoyens de s'y retrouver. Que penser de l'ordre des priorités de notre classe médiatico-politique? Que révèlent tous ces p'tits scandales cycliques qui l'occupent exagérément? Comment est-il possible de savoir, plus fondamentalement, qui fait quoi dans nos institutions, qui dit sournoisement quoi à qui, par quel chemin de travers et pourquoi. Vérité, es-tu?

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