Richard Ryan

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Quand les solutions de l'administration d'arrondissement ouvrent la voie aux paliers supérieurs

Publication: 28/06/2013 12:05

Le secteur Saint-Viateur Est du quartier Mile End, qui depuis quelques années déjà héberge la plus grande concentration d'ateliers d'artistes au Canada, est emporté par un cycle de développement bien connu du secteur immobilier. Les artistes s'installent dans un quartier désaffecté; leur dynamisme attire d'autres joueurs économiques - investisseurs, entreprises, services; le quartier renaît; et la valeur des espaces augmente tellement que ces mêmes artistes et artisans sont forcés de s'exiler vers de nouveaux quartiers délaissés.

Dans le cas du quartier Mile End, ce sont des locaux jadis occupés par l'industrie du textile que les artistes ont investis. Dans leur sillage, une diversité de groupes sociaux et d'usage ont relancé l'économie du secteur, notamment avec l'implantation de l'entreprise Ubisoft , producteur de jeux vidéo qui compte maintenant 2000 employés coin St-Laurent et St-Viateur.

En 2010, Allied Properties achetait pour 38 millions de dollars un immeuble d'une superficie de 500 000 pieds carrés de l'avenue De Gaspé, immeuble qui s'était vendu pour 8 millions à peine trois ans plus tôt. Cet édifice abrite une panoplie de petites entreprises artistiques et culturelles. La transaction sema la panique dans le quartier, là où planaient des menaces d'éviction depuis déjà un moment.

Mobilisés contre cette menace de nouvelles évictions, Pied carré, le regroupement des artistes du secteur, et la CDEC (Corporation de développement économique et communautaire du Plateau-Mont-Royal et Centre-Sud) du Plateau-Mont-Royal/Centre-Sud intensifièrent leurs représentations auprès de l'administration locale de Luc Ferrandez, de la Ville de Montréal et du gouvernement du Québec, afin de sensibiliser les décideurs publics sur la nécessité et les moyens à prendre pour pérenniser la production créative sur place. Il fallait faire revoir le plan d'affaires convenu d'Allied Properties, qui se résumait à faire place à de grandes entreprises en quête de loft- bureaux de grande superficie dans un quartier en vogue.

Pour les 800 créateurs, petits entrepreneurs, artistes et artisans du secteur Saint Viateur Est, le temps pressait, les baux arrivaient à échéance sans possibilité de renouvellement à un prix abordable. Plusieurs se résignaient à déménager du côté de La Petite-Patrie, dans le quartier Chabanel ou encore jusqu'en banlieue... Le cœur géographique de Montréal était sur le point de perdre cette force synergique que confère une forte concentration de créateurs à deux pas du centre-ville. Dans la communauté locale des artistes, on se voyait à nouveau confrontés à l'ironie du sort, à l'incohérence des investissements massifs en diffusion culturelle, comme pour le développement du Quartier des spectacles, alors que la base essentielle de la production culturelle émergente écopait à nouveau.

En réponse, le ministre des Finances et responsable de Montréal de l'époque, Raymond Bachand, mit sur pied un comité de travail pour traiter de la question du maintien et du développement des ateliers d'artistes, en collaboration avec la division de la culture de la Ville de Montréal et des partenaires impliqués.

Le pouvoir du local

La nouvelle administration du Plateau à partir de 2009, s'est montrée sensible à la précarité du milieu et aux solutions proposées par la CDEC, le Comité des citoyens du Mile End, et de Pied carré. Elle mandata son service d'urbanisme à élaborer des solutions.

Dans les premières années du mandat, nous suivions avec grand intérêt les travaux du comité Bachand, mais jugions impératif d'identifier d'autres solutions que celles des subventions permettant l'acquisition d'immeubles ou la signature de baux à long terme. Nous avons décidé d'agir avec les outils dont nous disposions: la réglementation et l'urbanisme.

Les interactions dynamiques entre la division de l'urbanisme de l'arrondissement, les partenaires locaux et l'équipe des élus nous ont permis de trouver une solution créative, à l'image du quartier, à un problème complexe qui en avait déjoué bien d'autres. Entre temps, Allied Properties fit l'acquisition en 2011 d'un deuxième immeuble de 500 000 pi2 sur l'avenue de Gaspé (5445), immeuble aussi caractérisé par une forte composante d'ateliers d'artistes.

En mars 2012, le conseil des élus du Plateau-Mont-Royal vota un règlement de contrôle intérimaire dans un secteur englobant les méga-édifices des rues Casgrain et de Gaspé qui empêchait toute nouvelle implantation d'entreprise de plus de 5000 pi2. Comme chacun des étages de ces édifices contient 40 000 pi2 de superficie, la nouvelle réglementation favorisait la survie des petites entreprises, notamment les ateliers d'artistes. L'adoption de ce contrôle eut un effet de choc dans le secteur.

D'abord décontenancée, Allied Properties se rallia rapidement et entama des négociations avec le regroupement des artistes pour assurer la pérennité des ateliers dans leurs édifices. Six mois plus tard, une entente survint pour préserver 212 000 pi2 sur une période de 30 ans, à un prix contrôlé. En échange, l'entreprise torontoise demanda la levée de la réglementation sur le reste de leurs acquisitions sur l'avenue de Gaspé, ce qui fut accordé.

Le gouvernement Marois a suivi la voie tracée par le comité Bachand en matière de financement, ce qui contribuera de façon importante à la mise aux normes des étages des édifices sur De Gaspé qui accueilleront les ateliers d'artistes. En plus des quatre étages du 5445, 30 000 pi2 du rez-de-chaussée seront réservés pour la diffusion culturelle et gérés par le Regroupement pi2 avec le soutien de l'organisme Ateliers Créatifs de Montréal.

Les ministres Maka Kotto et Jean-François Lisée ont été présents dans le Mile End le 17 juin dernier pour conclure l'entente entre Allied Properties et le Regroupement des ateliers d'artistes.

Il faut féliciter l'ouverture et le bon sens des affaires d'Allied, qui prospère après tout en décelant les tendances du marché. L'entente survenue a précédé de peu l'annonce de l'implantation de Framestore , un géant londonien des effets spéciaux dont l'arrivée crée 200 nouveaux emplois dans le secteur. Ce dénouement nous confirme dans notre sagesse d'avoir imposé le maintien d'une mixité d'activités créatives que la loi du marché aurait inévitablement décimée. Il en résulte un plan d'affaires à long terme qui est bon pour tout le monde: les artistes, le Mile End, le Plateau-Mont-Royal, Montréal et le Québec, et aussi pour Allied Properties.

Alors que règne une certaine morosité montréalaise et qu'on se répète que notre ville est ingouvernable, il est temps de reconnaître que les pouvoirs locaux d'arrondissement comme l'urbanisme sont en fait d'excellents outils pour dénouer des impasses autrement insolubles.

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