LES BLOGUES

Soutirer de l'argent aux Rédemptoristes?

08/10/2013 04:30 EDT | Actualisé 08/12/2013 05:12 EST

Cette semaine, le procès des Rédemptoristes reprend avec les témoignages des experts. Ces derniers doivent aider le juge à se prononcer sur la pertinence d'imposer aux prêtres des réparations pécuniaires pour les sévices infligés par certains d'entre eux. Concurremment, il devra se pencher sur le bien-fondé d'une prescription qui s'appliquerait à cette cause.

Les revendications pécuniaires des victimes d'agressions sexuelles par des prêtres provoquent parfois certaines réactions de malaise ou de désapprobation. Ainsi, à l'endroit des requérants, il est possible de prendre connaissance de commentaires critiques de diverses natures. Examinons quelques phrases typiques : « Certaines personnes chercheraient à faire de l'argent avec leur malheur; il s'agirait de vengeances inutiles; l'évaluation des torts serait impossible, car ceux-ci pourraient être attribués à d'autres causes; juger des morts serait hasardeux et malencontreux; pour leur propre mieux-être, les victimes devraient tourner la page, etc. » En elles-mêmes, ces affirmations ne sont ni fausses ni vraies, car leur intelligence dépend du contexte d'interprétation.

LIRE AUSSI: Des photos avec six pédophiles - Richard Marcotte

En effet, devant un acte ou une situation vexatoire, les victimes réagissent de diverses manières selon leur histoire, leurs valeurs, leurs réseaux de soutien, leurs capacités de gestion du stress ou leurs stratégies face à l'adversité. En fonction de divers facteurs influençant la situation, une réponse peut apparaitre pertinente pour les uns, mais tout à fait inappropriée pour d'autres. Par exemple, une attaque à l'intégrité intime peut entrainer à juste titre une réaction de négation ou d'atténuation permettant de se préserver d'une honte extrême ou de protéger un fonctionnement social minimal. Dans d'autres circonstances, des personnes ont l'opportunité de trouver la force de comprendre ce qui leur est arrivé, pour ensuite tourner la page sans pour autant oublier. Dans ma pratique professionnelle, je rencontre fréquemment des gens qui ne seront pas en paix tant que les torts qui leur ont été infligés n'auront pas été reconnus et que des excuses n'aient été demandées. Finalement, il arrive que la souffrance ne puisse être apaisée sans que des réparations appropriées ne soient faites.

Il ne faudrait pas conclure de ce petit exercice de réflexion que le relativisme absolu devrait guider les décideurs ou les intervenants qui agissent dans des situations d'agression, d'intimidation ou de harcèlement. En ce qui a trait aux agressions, un crime est un crime et le niveau de sévérité entraine normalement des conséquences proportionnelles pour les contrevenants. Pour juger de ces dernières, deux questions surgissent : dans quelles mesures, les gestes commis sont-ils normalement jugés dommageables? Dans quelles mesures, les conséquences de ces actes criminels peuvent-elles être raisonnablement jugées comme graves? L'agression sexuelle sur des enfants est habituellement évaluée très sévèrement à l'aune de ces deux questions.

Mais en outre, les circonstances du crime sont également pertinentes dans l'examen des mesures punitives. Ces circonstances peuvent être atténuantes ou aggravantes. Au Séminaire Saint-Alphonse, être en position d'autorité avec des adolescents loin de chez eux presque toute l'année scolaire apparait aggraver les gestes d'agression. En effet, l'adolescence est une période de transition qui ouvre des périodes plus ou moins longues de vulnérabilité. À cela, peuvent s'ajouter chez certains jeunes des facteurs de vulnérabilité familiale, psychologique ou sociale. Loin d'atténuer le crime, profiter de ces souffrances vient rendre le crime encore plus odieux. En effet, les demandes d'aide, de compréhension ou d'affection humaine sont devenues des prétextes insidieux pour paralyser certaines victimes, afin de mieux en abuser. Ces jeunes avaient besoin d'un coup de pouce et on les a plutôt enfoncés dans un grand malheur.

Il est clair que les adolescents peuvent réagir différemment aux mêmes avances effectuées par des pervers sexuels. Plus particulièrement, il est fort plausible que des jeunes aient été mieux équipés pour éviter ou pour désamorcer les pièges tendus par ces prédateurs. Faut-il pour autant blâmer les plus vulnérables ou les plus malchanceux? Ne faut-il pas plutôt y trouver des circonstances aggravantes pour les crimes commis par des personnes en autorité et pour les autres qui les ont sciemment laissé faire?

La justice évolue continuellement en s'efforçant de trouver l'équilibre en l'égalité et l'équité. Juger de façon aveugle que tous les jeunes n'ont pas été agressés au Séminaire Saint-Alphonse et en tirer la conclusion qu'il ne s'agirait que de cas isolés les uns des autres équivaudrait à s'éloigner du principe d'équité. Ce principe stipule que tous n'ont pas les mêmes capacités, que tous n'ont pas vécu la même histoire ou que tous n'ont pas accès aux mêmes ressources pour faire prévaloir leurs droits fondamentaux. Nous viendrait-il aujourd'hui en tête de crier à l'injustice parce que les handicapés ont droit à des places de stationnement plus proche des portes d'entrée?

À la lumière de ce qui précède, il semble clair que la prescription en matière de poursuite pour crime sexuel est abusive, car elle ne tient pas compte de différents facteurs majeurs. À ce chapitre, mentionnons la position d'autorité morale, la position d'autorité comme substituts parentaux, la vulnérabilité découlant de l'adolescence, la vulnérabilité découlant d'histoires personnelles plus difficiles, les effets dévastateurs des agressions sexuelles sur la construction de l'identité, le besoin d'être cru après une confrontation à un mur de négation et le besoin de réparation. Dans ces circonstances, il ne s'agit pas de soutirer de l'argent aux rédemptoristes, il s'agit plutôt de contribuer à soigner de profondes blessures dont ils sont collectivement responsables.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.