Ricardo Lamour

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Rendre justice à Tupac

Publication: 24/04/2012 13:21

J'étais sans mot lorsque j'ai regardé, il y a une semaine, la vidéo que m'a envoyée un ami. On y voyait une animation projetée créant l'illusion de Tupac Shakur en train de performer à Coachella avec Snoop Dogg en spectacle avec Dr.Dre. Oui, en tant que fan de l'artiste, il y a une partie de moi qui célèbre le fait de voir qu'un tel hommage soit rendu à l'artiste assassiné il y a un peu plus de 15 ans.

Bien que je ne sois pas dans le déni par rapport à la facette de l'artiste qui a contribué à alimenter les étiquettes négatives associées au rap -- et qui a peut-être précipité sa mort -- quand je pense à Tupac, je ne vois pas un jeune "gangsta-rapper" cherchant des problèmes. Je vois le porte-parole d'une jeunesse intelligente qui se cherche dans une Amérique qui ne fait pas de cadeau. Je vois quelqu'un avec l'urgence de vivre, une méthodologie de travail sans précédent, une conscience politique déconcertante. Je vois un être humain en construction et en conflit avec un nom trop lourd à porter -- Tupac Amaru est le nom d'un révolutionnaire péruvien qui a mené à une révolution indigène contre l'Espagne pour ensuite être exécuté.

Je vois un artiste qui aurait été outré par l'indifférence de Bush et plusieurs artistes face aux dégâts de Katrina. Je n'ose même pas imaginer sa réaction suite au meurtre de Trayvon Martin. Il ne se serait sûrement pas censuré, comme d'autres l'ont fait, à cause de ce que sa compagnie de disque lui aurait permis de dire ou de faire à ce sujet.

Beau, black, «bold» et brillant, Tupac transcendait la musique. Les artistes qui l'entouraient le savaient. Ses admirateurs et admiratrices le savaient. Il le savait. Il savait que sa responsabilité était plus grande que de faire de l'argent et vivre dans l'embonpoint du rêve américain. Il savait toutefois qu'il avait besoin d'argent pour sortir sa communauté du ghetto. Il n'a donc jamais hésité à se servir de ses talents d'acteur pour incarner à la société, le miroir de ce qu'elle était et de ce qu'elle voulait parfois voir.

Élevé par une mère Black Panther, pauvre et dépendante à la drogue, Tupac avait été exposé à des exemples de leaders (Huey P. Newton, Malcolm X et une dynastie de proches politisés et en conflit avec les autorités américaines) prêts à toute forme de désobéissance civile -- ainsi qu'à mourir -- pour leurs convictions et leurs valeurs. Voilà pourquoi le rappeur parlait constamment de la rose qui grandissait, même à travers le béton. Il parlait de lui-même.

Tupac était un lecteur vorace, étudiant Van Gogh, Shakespeare, Sun Tzu, Angelou et d'autres. Un intellectuel, notamment dans la manière dont il fragmentait les concepts. N'est-ce pas ce qu'il a fait systématiquement même dans la définition et l'usage de son acronyme "Thug Life"? The Hate U Give Little Infants Fucks Everybody. "NIGGA"? Never Ignorant Getting Goals Accomplished. N'est-ce pas ce qu'il faisait en proposant des alternatives aux relations des élus envers les populations des ghettos?

Malheureusement, il y a peu d'hommages célébrant ce côté de l'artiste. Ce n'est sûrement pas la captivante chanson de Rick Ross "Tupac Back" qui peut nous amener à ce constat.

Tupac Shakur était un affranchi, un jeune homme de 25 ans en construction vers un engagement politique, comme les mentors qui l'ont précédé.

Si Malcolm X était mort à 25 ans, nous ne l'aurions jamais connu. Même chose pour Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Martin Luther King. Toutefois, Shakur, dans toute la beauté et la laideur de ses paradoxes, a contribué avec son art et avec sa personne à la vie de plusieurs.

Sa valeur ne se limitait pas seulement à ses ventes d'albums. Les autres artistes peinaient à garder le tempo avec lui, alors même qu'il était mort. Comment rester à côté d'un gars qui crée obsessivement afin de laisser un héritage au cas où il va mourir prématurément?

Bien que plusieurs soient satisfaits, après le choc initial, d'avoir vu une impression de Tupac Shakur "live" en plein air, je reste perplexe -- et pas seulement à cause du fait que si cette technologie existe, elle peut aussi servir à d'autres types d'intérêts. Il faut savoir que même avec la plus belle technologie, Dr. Dre et Snoop Dogg nous ont présenté un 2pac daté de 1996, mais encore en avance sur eux sur tous les plans.

Et rien ne garantit que le Tupac Shakur de 2012 accepterait d'être sur la même scène que des artistes prisonniers d'engagements corporatifs et évitant le conflit à tout prix.

Ainsi, ce tour de force a Coachella peut être perçu comme une surprise, mais aussi une tentative de s'approprier l'aura de Tupac Shakur en mettant un génie dans une boîte de conserve au service des lois du marché et d'icônes vieillissantes. Dre et Snoop, même avec les meilleures intentions, ont porté atteinte à l'immortalité de l'artiste en le cantonnant à une performance dépourvue de toute la menace que celui-ci représente pour un monde qui a une phobie de la mort, de la notion d'héritage, d'altruisme et de véritable responsabilité sociale.

Il est donc plus facile d'inventer une technologie miracle pour faire chanter les disparus que de résoudre ou publier les résultats de l'enquête sur les raisons et circonstances de la mort de Tupac Shakur.


C'est à devenir fou.


Voici l'un des premiers discours politiques de Tupac en 1992, au Malcolm X Grassroots Movement. Il n'avait que 20 ans.

Entervue avec Tabitha Sorens

 
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