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Les ayatollahs de la liberté d'expression

19/01/2015 11:39 EST | Actualisé 21/03/2015 05:12 EDT

Dans la foulée des attentats contre Charlie Hebdo, plusieurs médias francophones ont choisi de publier les caricatures controversées du prophète Mahomet.

Dans un élan commun, ces médias ont reproduit certains des dessins parmi les plus offensants pour la communauté musulmane. Cela afin d'afficher leur solidarité envers le journal satirique français, d'honorer la mémoire des 12 victimes tombées sous les balles des assaillants, et pour, soi-disant, mieux informer la population.

Nombreux ont été celles et ceux qui ont salué leur geste et qui l'ont qualifié de courageux et conséquent avec notre droit fondamental à la liberté d'expression.

Haro sur les médias anglos!

Plusieurs médias anglophones actifs dans la Belle province ont néanmoins refusé de reproduire ces caricatures qu'ils jugeaient offensantes et blasphématoires pour les musulmans.

Il aura fallu peu de temps avant que certains commentateurs francophones ne leur tombent dessus, en les qualifiant de "trouillards" et d'avoir "plié les genoux" devant la menace terroriste.

D'autres sont allés jusqu'à dire que la CBC avait "défendu" les islamistes parce qu'elle avait refusé de montrer les caricatures controversées à la télévision et sur le Web.

La logique au soutien de ce dernier argument m'a fait penser à la fameuse phrase de l'ancien président étasunien, George W. Bush, lorsqu'il a lancé au sujet de l'axe du mal : "Qui n'est pas avec nous est contre nous". Voilà une affirmation qui me fait l'effet d'un raccourci intellectuel dépourvu de profondeur et aux relents extrémistes.

Une obligation de sécurité

Selon ces mêmes commentateurs, les médias anglophones ont fait affront à la liberté d'expression en refusant de publier les caricatures controversées du prophète. Leur manque de solidarité envers Charlie Hebdo est impardonnable, point à la ligne!

En affirmant cela, nos ayatollahs de la liberté d'expression semblent ignorer les conséquences juridiques que pourrait représenter l'exercice sans discernement d'un tel droit.

Surtout, à la lumière du précédent créé par les attentats contre Charlie Hebdo.

Au Québec, un organe de presse n'est pas seulement un vecteur de la liberté d'expression. C'est aussi un employeur qui est soumis aux lois du travail et de l'emploi en vigueur dans la province.

Or, le site de vulgarisation juridique Éducaloi nous rappelle avec raison qu'un employeur a des obligations envers ses employés.

Parmi les obligations qu'un média a envers ses journalistes se trouve celle de leur assurer des conditions de travail qui respectent leur santé, leur sécurité et leur intégrité physique. Bref, ils ont l'obligation de fournir les conditions nécessaires pour protéger leur vie.

En sachant que des exaltés ont fait feu dans une salle de presse en France, les médias québécois ne peuvent plus ignorer que la publication des caricatures du prophète risque de mettre la vie de leurs journalistes en danger.

Permettre la publication de ces dessins sans prévoir des mesures particulières visant à assurer la sécurité des journalistes et des autres employés d'un média m'apparaît déraisonnable et irresponsable si jamais l'irréparable devait survenir au Québec.

De manière générale, un employeur qui ne respecte pas ses obligations envers ses employés risque de commettre une faute susceptible d'engager sa responsabilité. Il pourrait ainsi s'exposer à d'importantes poursuites judiciaires.

Certes, le fait de s'attaquer à quelqu'un simplement pour ses idées et ses opinions est une entrave à la démocratie. Les attentats contre Charlie Hebdo sont abjects.

En théorie, personne ne devrait mourir pour ses idées. Sauf que dans la pratique, ça arrive. Et il y a fort à parier que les beaux idéaux de démocratie et de liberté d'expression, dont on se gargarise tant, ces jours-ci, ne puissent suffire, à eux seuls, à assurer une protection adequate aux cibles mouvantes que semblent être devenus les journalistes.

Des questions demeurent

Ce qui m'amène à me questionner. Les médias québécois qui ont publié ces caricatures ont-ils pris des mesures particulières pour assurer la sécurité de leurs artisans? Si oui, lesquelles? Et comment vont-ils assurer leur sécurité au cours des prochaines semaines, alors que les extrémistes s'embrasent contre l'Occident, dont le Québec fait partie? Ces mesures de sécurité sont-elles viables? Etc.

La liberté d'expression est un droit fondamental. C'est un droit protégé et enchâssé à l'article 3 de la Charte québécoise. En vertu de ce droit, il nous est généralement loisible de critiquer, notamment, les religions. Toutes les religions.

Par le fait même, la liberté d'expression n'est pas un droit absolu. Il a des limites. ll y a lieu de l'exercer de manière responsable et non pas à la façon d'une poule pas de tête.

Je ne dis pas qu'il faille renoncer à notre droit à la liberté d'expression ni à nos valeurs démocratiques. Je dis simplement qu'il faut éviter d'être obnubilé par les fondamentalistes de la démocratie qui semblent vouloir nous inciter à exercer nos droits sans aucun discernement.

Il faut aussi se méfier des ayatollahs et autres extrémistes de la liberté d'expression.

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