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Je ne peux pas passer sous silence ce que Jian m'a fait

30/10/2014 08:24 EDT | Actualisé 30/12/2014 05:12 EST

Hier, je me suis rendue à la maison de Radio-Canada et pour la première fois depuis mon retour au Canada, il y a six ans, je n'ai pas ressenti l'angoisse que je ressentais habituellement à l'idée de croiser Jian. Pas plus, d'ailleurs, que je n'ai eu à voir son visage souriant sur une affiche géante.

Tout au long de la semaine, je me suis demandé si j'allais ou non écrire ce billet, pour les mêmes raisons que la plupart des femmes se demandent si elles devraient partager, publiquement ou en privé, lorsqu'elles vivent des expériences similaires: crainte d'être jugées, crainte des «trolls» sur Internet, la remise en question de leurs moindres choix, les commentaires du genre «ce n'était pas si grave que ça» ou «mais c'était il y a si longtemps».

Puis il y avait la question du temps qui me manquait pour le faire et, aussi, le fait de savoir si ajouter ma voix et mon histoire à la sphère publique dans cette histoire allait changer quoi que ce soit?

En fin de compte, deux arguments m'ont convaincu de raconter mon histoire: d'abord parce qu'elle démontre que son comportement ne date pas d'hier et qui semble s'être aggravé depuis l'époque où je l'ai connu.

D'autre part, même si je sais qu'il est extrêmement difficile de prendre la parole publiquement et de s'exposer ainsi à la critique, je crois également que si vous pouvez le faire sans craindre de répercussions sur votre famille, votre relation amoureuse ou votre vie professionnelle, vous devez le faire. Le dialogue que vous entamerez ainsi aidera le public à mieux comprendre les questions complexes entourant ce genre de situation.

Je suis mariée à un homme merveilleux depuis 11 ans, et nous avons trois enfants. Je me considère comme très privilégiée d'être dans une relation où je peux me permettre d'écrire ce qui suit.

C'est en partie pourquoi j'ai décidé de ne pas raconter mon histoire de façon abstraite, contrairement à ce que j'avais initialement décidé. Mes trois garçons, qui sont âgés de trois, cinq et huit ans, comptent plus que tout au monde pour moi, et il est crucial pour moi qu'ils puissent comprendre, lorsqu'ils auront grandi, qu'une femme n'a pas à ressentir de honte à cause de gestes qu'un homme pose à son égard sans son consentement. Je tiens à ce qu'ils comprennent que chaque femme dont ils croiseront le chemin est la fille, la mère ou la soeur de quelqu'un. Ils ne doivent jamais l'oublier.

J’ai rencontré Jian pour la première fois en 2002. J’avais 26 ans et je m’apprêtais à changer d’emploi après deux années passées au sein d’un cabinet d’avocats de Bay Street qui, ironiquement, est devenu Denton’s, la firme qu’il a choisie pour le représenter dans cette affaire. J'étais sur le point de commencer un emploi à la mairie de Toronto en parallèle avec une maîtrise en droit du commerce et de la concurrence à Osgoode. Je précise ces faits parce qu'un des thèmes favoris des gens qui se portent à sa défense est que les femmes qui l'accusent depuis quelques jours seraient toutes motivées par un désir de lui soutirer quelque chose, professionnellement parlant, ou alors qu'elles étaient des groupies.

Ce n'est pas mon cas.

Lorsque j'ai fait sa connaissance, Jian animait une émission sur les ondes de la CBC intitulée «Play», émission dont je n'avais jamais entendu parler. Je n'étais pas particulièrement intéressée par la scène musicale ou artistique canadienne et j'étais trop jeune pour avoir connu son groupe, Moxy Fruvous. Mon univers, à l'époque, s'articulait beaucoup plus autour du droit et de la politique, et les hommes que je fréquentais évoluaient dans les mêmes sphères que moi.

C'est au Loblaws de la rue Danforth, par un après-midi de week-end, que j'ai fait sa connaissance. Nous nous sommes parlé dans l'allée des eaux embouteillées. Il était drôle et charmant et il m'a invité à l'enregistrement d'une de ses émissions qui se faisait, si ma mémoire est bonne, dans l'ancien restaurant Movenpick, au centre-ville. Je ne me suis pas déplacée pour cet enregistrement, mais j'ai accepté son invitation pour un dîner au restaurant au cours de la semaine suivante, sur Danforth.

Nous nous sommes rencontrés au restaurant et nous avons eu beaucoup de plaisir. Je me souviens qu'il croyait que j'étais Perse (je suis d'Asie du Sud) et si ma mémoire est bonne, nous avons discuté du fait d'être immigrants, de la sexualité et de la honte qui l'entoure trop souvent ainsi que de l'oeuvre de Gabriel Garcia Marquez, L'Amour au temps du choléra. À la fin de la soirée, je suis rentrée seule à pied.

Tout au long de cet été, nous nous sommes fréquentés, mais de manière très occasionnelle. Nous sommes allés à quelques fêtes ensemble et j'ai également été chez lui pour visionner un film. Tout était très simple et sans flaflas. Je fréquentais également d'autres personnes et je suis presque certaine que c'était également son cas. Jamais nous n'avons abordé la question du sadomasochisme et nous avons tout au plus échangé quelques baisers.

L'incident qui a tout changé s'est produit un dimanche soir. Étrangement, je me souviens exactement des vêtements et de la sacoche que je portais de soir là. La soirée a bien commencé: nous avons pris un verre, fumé un peu de «pot» et nous discutions tranquillement.

Peu de temps après, nous avons commencé à nous embrasser. C'est à ce moment qu'il s'est transformé en quelqu'un de complètement différent. Il était extrêmement en colère, endiablé, presque, et donnait l'impression d'être dans un état de dissociation.

Je me souviens clairement d'une sensation bouleversante, comme lorsque l'on s'éveille brusquement d'un rêve. Je me suis dit «Mais qu'est-ce qui se passe? Quel est son putain de problème?» Jian m'étranglait d'une main et de l'autre il avait baissé mon pantalon et me pénétrait agressivement avec ses doigts. Lorsqu'il a eu terminé, je me suis levée et il était très clair que j'étais très en colère. Jusqu'à ce moment, toutes mes expériences sexuelles avaient été consensuelles, agréables et plaisantes.

Je me souviens qu'il a balbutié une excuse bizarre voulant qu'il ne savait pas si j'étais vraiment attirée par lui, comme si cela pouvait expliquer son comportement. J'ai appelé un taxi et j'ai quitté l'endroit sur-le-champ. Une fois dans la voiture, je me sentais abasourdie, je n'arrivais pas à comprendre ce qui venait de se produire. Il agissait comme si tout était parfaitement normal: il m'a même accompagné jusqu'à la porte pour me regarder descendre les marches et prendre place dans le taxi.

Alors, pourquoi n'ai-je rien fait?

Et c'est ici qu'il est crucial de faire un effort de compréhension si nous espérons modifier le contexte dans lequel une culture du viol et de la violence faite aux femmes est possible et se perpétue. Je n'ai rien fait parce que j'avais l'impression que je ne pouvais rien faire.

Je n'avais pas été violée et je n'avais aucune envie de le revoir ni de voir la police entrer dans ma vie. Je n'avais qu'un désir: que ma vie reprenne son cours habituel. Et de toute façon, même si j'avais eu le désir de faire quoi que ce soit, en tant qu'avocate, je savais très bien que ça finirait par être sa parole contre la mienne. De plus, je savais aussi qu'on dirait que j'avais pris un verre ou deux, que nous avions partagé un joint, que je m'étais rendue chez lui volontairement et que j'avais un historique sexuel. Je n'avais aucune chance. Les stéréotypes culturels sont très puissants.

Mais au-delà de ces considérations, il y avait également le fait, tout aussi important, à mes yeux, que le jeu n'en valait pas la chandelle. La majorité de mes amies avaient vécu au moins une expérience sexuelle inconfortable, sordide, colérique ou carrément terrifiante avec un mec.

Aucune d'entre elles n'avait fait quoi que ce soit par la suite, sinon éviter le mec en question et dire à leurs amies de l'éviter également. C'est donc ce que j'ai fait. Je n'avais aucune intention de le revoir. Je me sentais bien, j'étais occupée et j'ai tout simplement enfoui le souvenir de cette soirée et de cet homme aux confins de ma mémoire. J'ai tout simplement ignoré ses nombreux appels et messages au cours des semaines qui ont suivi.

Je l'ai toutefois revue environ six ou sept semaines plus tard. Ma mère était en ville pour souligner mon admission au barreau et elle restait chez moi. Nous nous apprêtions à sortir lorsque mon téléphone a sonné. J'ai répondu, et c'était Jian. Je lui ai dit que je ne pouvais pas lui parler, car je devais sortir avec ma mère pour aller chercher du vin pour un dîner auquel elle devait se rendre ce soir-là.

Peu de temps après, Jian est apparu à la succursale de la LCBO sur Danforth. Je me souviens très bien du mélange d'irritation, de confusion et d'effroi que j'ai ressenti face à sa décision de se présenter là.

Je ne me souviens pas de ce que nous nous sommes dit lors de cette rencontre à la LCBO. Ma mère et moi avons quitté le magasin rapidement. Je me suis mariée l'année suivante et j'ai déménagé au Royaume-Uni. Ce n'est qu'à mon retour à Toronto, en 2008, que j'ai constaté qu'il était devenu une des vedettes les plus en vue de la CBC. Nous ne nous sommes jamais parlé directement depuis cette dernière rencontre. Il a tenté de me joindre via Twitter avec un simple «Bonjour», mais je lui ai répondu de manière très neutre tout en mentionnant les trois garçons.

L'an dernier, alors que mon mari briguait un siège libéral dans la circonscription de Don Valley North, j'ai croisé Jian dans un événement tenu au sein de la communauté perse. Nous étions à des tables d'honneur adjacentes et son langage non verbal indiquait clairement qu'il m'avait reconnue. Il semblait en colère. J'ai tout fait pour l'éviter et nous avons quitté l'événement aussitôt qu'il n'était pas impoli de le faire.

Ce matin, j'ai écouté les propos de Lucy DeCoutere à l'émission The Current. Son histoire est remarquablement similaire à la mienne et elle enjoignait toutes les femmes à ne pas avoir peur de raconter leurs histoires et, lorsqu'elles peuvent le faire, de dévoiler leurs noms. Après y avoir bien réfléchi, j'ai décidé de répondre à son appel. J'espère que cela aidera, d'une manière ou d'une autre.

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