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Noël à l'âge des cavernes

23/12/2014 11:35 EST | Actualisé 22/02/2015 05:12 EST

L'atmosphère est à la fête aujourd'hui dans ma salle de cours. Et pour cause! Mes étudiants assistent à leur dernier cours de philosophie avant l'examen final. Pour conclure, on s'interroge ensemble sur les différentes interprétations qu'on peut faire de l'allégorie de la caverne que Platon nous raconte dans La République.

Il faut imaginer, nous dit-il, des hommes enchaînés au fond d'une demeure souterraine. Ils ont le cou et les pieds liés de telle sorte qu'ils n'ont d'autre choix que de regarder le mur qui se dresse devant eux. D'ailleurs, sur ce mur du fond, ils peuvent voir défiler une série d'ombres qui prennent la forme d'un chien, d'un arbre ou de tout autre objet. Étant dans cette caverne depuis leur naissance et n'ayant aucune idée qu'il puisse exister une autre réalité à l'extérieur, ces prisonniers s'imaginent qu'ils contemplent non pas des ombres, mais les êtres réels qu'elles représentent.

Comment est-ce possible? C'est qu'ils sont l'objet d'une incroyable machination! Plus haut dans la caverne se trouvent des hommes qui s'amusent, à la manière de marionnettistes, à présenter des reproductions d'objets au-dessus d'un muret derrière lequel ils se cachent. Étant donné qu'un feu brûle encore plus haut dans la caverne, ce sont les ombres de ces objets qui sont projetées sur le mur du fond et que les prisonniers prennent pour la réalité.

Ces prisonniers « nous ressemblent », nous dit Platon. Tiens, tiens! En quoi peut-on leur ressembler en 2014. En fait, cette allégorie fait référence à notre réalité quotidienne en ce sens que nous sommes tous, à des degrés divers, les prisonniers d'une caverne où miroitent mensonges et illusions. Nous croyons être dans le vrai alors que notre vision du monde est construite à partir d'opinions vulgaires et de préjugés éculés. Nous croyons être libres de nos choix alors que nous sommes manipulés par de l'information tronquée, de la publicité mensongère, des discours politiques démagogiques et autres formes de propagande. Le résultat : des citoyens aux comportements stéréotypés qui obéissent souvent aveuglément aux modes et aux mouvements de masse à la manière de ces troupeaux de gnous qui s'entêtent à traverser la rivière malgré la présence des crocodiles.

Bélugas et écrans plats

Pour illustrer mon propos, je suggère à mes étudiants de prendre comme exemple ce qui se passe chaque année à l'approche des Fêtes. Voilà quelques semaines, nous avons tous été témoins de scènes déplorables entourant le Black Friday. Nous avons vu des hordes de consommateurs se bousculant, parfois se piétinant à l'ouverture des portes des magasins dans le but de s'arracher le téléviseur à écran plat qui, à n'en pas douter, permettra à ces âmes en peine d'atteindre le parfait bonheur.

Mais cette journée n'est que le prélude à l'immense orgie entourant la fête de Noël. Promenez-vous dans un centre d'achat et regardez attentivement autour de vous. Dans ces espaces souvent souterrains, vous croiserez des hommes de caverne nouveau genre qui se prêtent au culte de la consommation débridée. Que voulez-vous, les manipulateurs de marionnettes leur ont fait croire que le fait de dépenser et de s'endetter allait les rendre heureux en plus de contribuer à la bonne santé de l'économie.

Pour ce qui est du soir du réveillon comme tel, il devient de plus en plus difficile d'évoquer « la magie de Noël présente dans le cœur des enfants ». Nostalgie, tout ça! Ensevelis sous des tonnes de cadeaux et d'objets inutiles, bien des enfants finissent eux-mêmes par être traités comme des objets par la machination du temps des fêtes et des parents qui, par mauvaise conscience, tentent de se racheter en misant le tout pour le tout sur l'avoir au détriment de l'être.

À ce stade-ci, ce qui me lève le cœur et me préoccupe, c'est de voir toute cette matière utilisée pour produire ces objets qu'on appelle « cadeaux » et qui, en un rien de temps, se transformeront, à l'ère de l'obsolescence programmée, en déchets toxiques pour la planète. En fait, ce qui me donne la nausée par-dessus tout, c'est ce double discours que certains citoyens-consommateurs se racontent à eux-mêmes. Le jour, ils peuvent manifester pour la défense des bélugas et la protection de l'environnement tout en se livrant, le soir venu, à leur nouvelle religion qu'est la consommation à outrance sous prétexte que « c'est le temps des Fêtes! » Belle hypocrisie.

Comble de l'obscénité, il arrive parfois que ces mêmes consommateurs compulsifs qui se disent pourtant amoureux de la planète n'hésitent pas lors du Boxing Day à s'engouffrer à nouveau dans leur antre commercial préféré supposément pour y dénicher des aubaines alors qu'ils ne font qu'exprimer par ce geste leur mal de vivre...

Zéro-cadeau

Conscient d'avoir été un peu excessif dans mon interprétation de l'allégorie de la caverne, j'ai conclu mon propos, sourire en coin, en informant mes étudiants que j'avais adopté la politique du zéro-cadeau pendant la période des Fêtes, même que cela faisait plus de 10 ans maintenant que je n'avais pas fait de cadeau à ma copine... Évidemment, un fou rire se fit entendre aussitôt dans ma salle de cours, certains en profitant pour souligner mon petit côté radin. Soyez toutefois assuré que je me suis défendu en leur révélant que ma copine aussi ne me faisait pas de cadeau et qu'à ce compte nous en étions quittes...

Et puis, il faut l'admettre, il se passe tout de même de bien belles choses pendant cette période festive. On y retrouve un esprit de solidarité et de partage incroyable s'incarnant, par exemple, dans la Grande guignolée des médias. Mais bon, ici je préfère me taire et ne pas m'aventurer sur cet autre terrain glissant...

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