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L'éducation en héritage

30/11/2015 03:23 EST | Actualisé 30/11/2016 05:12 EST

Mon père, pour faire vivre sa famille de sept enfants, a travaillé toute sa vie dans une fonderie à Chicoutimi. C'est là qu'il a craché ses poumons pour nous permettre d'aller à l'école, d'avoir accès à une éducation de qualité en mettant à contribution ses maigres revenus et les impôts que les gouvernements prélevaient sur son salaire. Et moi, aujourd'hui, grâce à lui, j'enseigne la philosophie dans un joli collège à Montréal...

Jeune, les seuls livres que je trouvais à la maison, c'étaient ces vieux Sélection du Reader's Digest que je prenais soin de ranger par ordre chronologique sur une tablette de ma chambre à coucher. Ma chronique préférée à l'époque était celle portant sur le corps de Georges où, chaque mois, une partie de son anatomie nous était expliquée : la rate de Georges, les poumons de Georges, etc.

Les vrais livres, c'est à l'école secondaire qu'on m'a donné la chance de les découvrir. Des contes de Maupassant, de Félix Leclerc. Plus tard, Les raisins de la colère de Steinbeck ou Le vieil homme et la mer d'Hemingway et tout ce qui a suivi par la suite, jusqu'au jour où je me suis retrouvé avec la Critique de la raison pure de Kant entre les mains.

Merci à Lorenzo, mon père, de m'avoir légué cet héritage et aussi à ce système d'éducation qui, me prenant là où j'étais, m'a donné la chance de m'élever, de m'ouvrir sur le monde, de sortir de mon petit moi, de m'arracher à mon milieu trop familier pour me faire accéder à l'autre dans ce qu'il a d'universel, en somme à l'humanité.

Et là, je pense à tous ces jeunes qui se retrouvent aujourd'hui à la petite école, à ceux en particulier qui viennent, un peu comme moi, d'un milieu quelque peu défavorisé ou, pire encore, carrément pauvre, et je me demande s'ils auront la chance que j'ai eue?

C'est que le système d'éducation est tellement mal en point. Depuis des années, on l'évalue, on le transforme, on le réforme, calculette à la main, toujours dans le but de faire des économies, de réduire le déficit, d'atteindre les objectifs comptables que quelques banquiers et médecins maintenant au pouvoir se sont donnés.

Un jour, un conseiller aurait proposé à Churchill de couper dans le budget de la culture afin de mieux soutenir l'effort de guerre. Le Vieux Lion lui aurait répondu «Mais, monsieur, si je fais ce que vous me demandez, alors pourquoi nous battrons-nous?»

Je sais bien que Churchill n'a probablement jamais prononcé ces mots, mais cette anecdote peut tout de même nous aider à réfléchir sur ce que sont en train de faire à notre système d'éducation ces hommes de chiffres maintenant au pouvoir. À les voir gérer ce ministère à partir d'une vision purement comptable, on peut affirmer qu'ils en sont justement dépourvus, de vision, qu'ils se comportent comme des aveugles, qu'ils ne comprennent pas que l'éducation n'est pas un ministère comme les autres, mais LA mission principale de l'État québécois, le terreau fertile sur lequel peut prendre racine et s'élever tout le reste.

C'est grâce à une éducation de qualité qu'un peuple peut réussir à innover sur le plan économique - il me semble que nos dirigeants devraient au moins comprendre ce message -, que des individus peuvent devenir des citoyens éclairés, ouverts d'esprit, vigilants, en mesure de comprendre les enjeux de société pour ainsi faire des choix judicieux lorsque vient le temps de participer à la chose publique et politique.

En somme, l'éducation peut aider un individu à se garder en santé physique, mais surtout mentale en le faisant accéder à une culture, à des savoirs, à une pensée critique qui le prémuniront contre les mouvements extrémistes, obscurantistes, les discours radicaux et haineux qui fragilisent ou empoisonnent notre tissu social et même la planète tout entière par les temps qui courent.

Contrairement au Churchill de l'anecdote, Philippe Couillard, le premier ministre du Québec, a suivi, lui, les avis de ses conseillers. Toutefois, il faudrait qu'il comprenne que nous, qui travaillons dans le monde de l'éducation, ainsi qu'une grande partie de la population, savons très bien pour qui et pourquoi nous nous battons. Et nul doute que mon père, qui avait à peine une 5e année, nous aurait appuyés dans nos revendications, histoire de s'assurer que l'héritage qu'il nous a légué ne l'ait pas été en vain.

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