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Mon grain de sel sur la nouvelle campagne d'Émergence contre l'homophobie

26/02/2014 12:55 EST | Actualisé 27/04/2014 05:12 EDT

Surprise. La semaine dernière, la Fondation Émergence révèle sa nouvelle campagne destinée à démystifier «l'homoparentalité afin de réduire les préjugés envers les enfants qui grandissent au sein de familles formées de parents de même sexe». L'affiche donne la parole aux enfants de famille homoparentale verbalisant leur amour pour leurs parents du même genre.

homoparentalite

Côte à côte, les deux affiches de la campagne contre l'homophobie d'Émergence.


Si on appartient au spectre LGBT, je pense qu'il est nécessaire de réagir au vocabulaire et à l'imagerie utilisés pour parler de nous dans ces campagnes. Je peux dire que j'ai vu les affiches de la fondation émergence avant même d'avoir entendu parler d'homosexualité à l'école, ce qui prouve à la fois le manque de ressources LGBT en région et la portée que peut avoir cet organisme de Montréal. Les campagnes précédentes ont eu leurs bons coups, comme cette affiche de Présumé(e) Hétérosexuel (le), et leurs idées plus décevantes (je suis encore choqué d'avoir grandi avec des hommes barbus musclés sportifs cis comme seule représentation valide d'homosexuel dans mon école, de leur campagne Choquant? Pour les homophobes!. Limitons-nous toutefois à leur production la plus récente.

Contrairement à ce qu'on a pu nous faire croire, l'obtention du droit au mariage est assez récente au Québec (1999 pour la Loi des conjoints de fait, 2005 pour la loi permettant le mariage civil) et n'incluait pas dans sa première version le droit de filiation (ce qui permet aux couples homosexuels d'être reconnus légalement comme parents de leur enfant). Les deux différentes revendications n'ont pas été réclamées par les mêmes groupes. Ce sont surtout des hommes homosexuels qui ont réclamé le droit au mariage, et les plus connus et médiatisés d'entre eux sont Michael Hendricks et René Lebœuf, les premiers à avoir profité de ce droit. Quant au droit à la filiation, c'était une demande très forte de la part de lesbiennes qui avaient déjà un enfant, mais qui n'étaient pas reconnues comme parentes légales. Beaucoup d'entre elles ont fondé ce qui est aujourd'hui devenu la coalition des familles homoparentales (à l'origine, L'Association des mères lesbiennes du Québec).

Avant que les réclamations de ces dernières soient entendues, elles ont dû témoigner publiquement dans des entrevues publiques présentées devant les députés. Le but était de sensibiliser la population à leur réalité avant de faire voter une loi qui risquait trop d'être rejetée. Nos droits actuels témoignent de leur réussite, mais une telle victoire n'a pas été obtenue sans un changement radical dans leur discours, changement duquel nous voyons encore les traces dans la nouvelle campagne d'émergence.

Ce qui a le plus marqué la population, ce ne sont pas les témoignages de mères lesbiennes qui réclamaient leurs droits, ni les rapports d'experts qui prouvaient que le fait d'avoir deux parents du même genre n'avait pas de conséquences négatives sur la vie du jeune, mais plutôt l'intervention de trois enfants hétérosexuels.

Ces derniers, adolescents de parents lesbiennes ou gais, ont prouvé à tous qu'on pouvait grandir dans une famille atypique et être un individu accompli, heureux. Bien que la victoire au terme de cette lutte pour l'obtention du droit de filiation mérite encore d'être célébrée, il faut aussi reconnaître qu'il n'a été obtenu qu'à un prix troublant: changer les paramètres de la discussion pour centrer le discours sur des individus (enfants) présumés hétérosexuels.

L'affiche de la fondation émergence aurait aussi bien pu représenter deux femmes se tenant par la main avec la mention « Nous aimons notre garçon ». Une explication simple justifie pourquoi il n'en est pas ainsi: la population a davantage d'empathie pour un enfant présumé hétérosexuel qui ne souffre que des conséquences indirectes des préjugés homophobes que pour les parents lesbiennes et gais qui sont directement atteints par la stigmatisation publique. Je trouve que la présente campagne fera beaucoup de bien, mais la raison pourquoi une affiche des parents n'existe pas m'exaspère. La censure de certaines dimensions des enjeux communautaire destinée à rendre l'activisme plus vendable m'exaspère.

L'activisme n'est pas un produit qui devrait d'abord plaire aux gens qui ne sont pas concernés par la situation d'oppression. J'en aie assez que nos mots et nos initiatives soient toujours désynchronisés par rapport à nos besoins parce qu'il faut toujours prioriser le récepteur ignorant. J'aime beaucoup la nouvelle campagne d'Émergence, mais je sais que les LGBT+ n'auront accès à leur dignité humaine que lorsqu'on pourra représenter les parents homosexuels autant que leur enfant présumé hétéro.

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