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Pourquoi les Québécois méconnaissent-ils l'histoire des Noirs au Canada?

01/03/2013 07:12 EST | Actualisé 02/05/2013 05:12 EDT
Courtoisie

Quand l'édition 2013 du Mois de l'histoire des Noirs (MHN) a commencé, une série de tweets a invité les Canadiens d'un océan à l'autre à gazouiller au sujet de leur personnage historique canadien de couleur noir favori. L'initiative avait pour but d'inciter les abonnés Twitter à revoir l'histoire des Noirs dans un contexte canadien. La thématique annuelle du MHN a pris naissance aux États-Unis en 1926. Alors qu'une motion parlementaire a officialisé le MHN au Canada en 1995, nombreux sont ceux qui ne savent à peu près rien sur la présence des Noirs, qui remonte à 1604.

Après la création des mots-clic (#MHNqc et #cdnBHM) pour distinguer le tsunami de tweets états-uniens du contenu canadien, la cyberquestion a été posée: «Quel est votre personnage historique canadien Noir préféré?»

Le billet de Rachel Décoste se poursuit après la galerie

Quel est votre personnage historique canadien noir préféré?

Quoique le quiz ait piqué une centaine de députés provinciaux et fédéraux, de maires, de conseillers municipaux, d'animateurs de télé et de radio à travers le Canada, la constatation est flagrante: les Québécois répondent moins souvent à l'appel que les gens du RoC. Quand on compare le taux de participation entre le Québec et le reste du Canada, on constate que la question posée, simple au demeurant, a dû bloquer plusieurs Québécois. Comment expliquer le silence collectif? Voici quelques hypothèses.

Les Québécois n'apprennent pas l'histoire des Noirs à l'école

L'histoire des Noirs fait-elle partie du curriculum scolaire au Québec? Si on se fie aux répondants sur Twitter, plus les interlocuteurs sont jeunes, mieux ils sont informés. De plus, les Québécois de race noire ont, sans doute, pris le temps d'étudier leurs origines en suivant le trajet des Noirs qui les ont précédés au Canada et au Québec.

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Le Québec ne fait pas cavalier seul: cette omission historique existe en Ontario aussi. Dans le RoC, on a souvent passé par dessus l'histoire des Noirs. Dans le cas de la Colombie-Britannique, plusieurs ont a tout simplement biffé le fait qu'un immigrant Noir, né en Amérique du Sud, ait fondé la province côtière en 1858.

Pendant que les historiens de la Belle Province font la morale sur le «nègre blanc d'Amérique», ils ont passé le « nègre Noir du Québec » sous le silence. Se peut-il que cet épisode constitue une source de honte pour un peuple qui se dit aujourd'hui « ouvert sur le monde »? Il suffit de faire le pivot culturel afin de voir ce sombre chapitre comme une occasion de saluer les personnes courageuses qui ont lutté contre l'injustice et la discrimination. C'est une tactique positive que maitrisent parfaitement les Américains, qui ont érigé des statues, monté des expositions, renommé des boulevards pour que personne n'oublie leurs héros issus de groupes minoritaires. Pourquoi ne pas emboiter le pas au Canada?

Le seul personnage historique que l'on connaît est un criminel

Certains ne connaissent qu'un seul personnage historique canadien Noir, mais l'image qu'on a tracée de Marie-Josèphe-Angélique n'inspire pas l'admiration. L'esclave a été condamnée à mort pour un grave incendie dans le village qu'était Montréal, en 1734. Si des milliers d'esclaves (africains et amérindiens) vivotaient au Bas-Canada, un seul a décroché une place dans l'histoire de la métropole. Faudrait-il y voir un message colonial qui nourrit et noircit l'égard populaire envers les Afro-Canadiens? Ce méprisant criminel aux qualités de menteur et faisant recours à une violence meurtrière correspond-il aux idées préconçues qu'avaient épousées les Canadiens français de l'époque?

250 ans plus tard, à la lumière du 21e siècle et sans les lunettes aryennes euro-impérialistes, on fait autrement la lecture du procès de Mme Angélique. C'est évident qu'elle a servi de bouc émissaire - une négresse trop facile à lapider. La ville de Montréal lui a dédiée un parc en 2012.

Le seul personnage historique que l'on connaît est un Américain

Maintes personnes ont répondu que leur personnage historique canadien noir favori était l'icône du baseball, l'Afro-Américain Jackie Robinson, qui n'a passé qu'un an à Montréal avant de retourner au bercail. Les États-Uniens ont écrit leur histoire des Noirs à leur image - un récit où Montréal n'est qu'une apostrophe dans le cheminement de leur figure emblématique. Jackie Robinson demeure un symbole du progrès des Noirs dans la déségrégation de leur sport national à eux. Sa présence à Montréal n'a guère avancé la discrimination raciale dans notre sport national à nous.

Il ne faudrait pas que les Montréalais épousent l'américanisation (ou la louisianisation, comme dirait Gilles Proulx) de notre histoire. Les noms d'Herb Carnegie ou de Willie O'Ree devraient arriver en premier plan puisqu'ils ont franchi les barrières raciales du hockey.

De 1944-45 à 1947-48, Carnegie a lacé ses patins pour les équipes de Shawinigan et de Sherbrooke dans la Ligue de hockey senior du Québec. Il a mérité le titre de joueur par excellence en 1946, 1947 et 1949. Le talent des frères Carnegie a fait vibrer nulle autre que le jeune Jean Béliveau qui ne ratait jamais un match quand les Aces Noirs étaient en ville. Béliveau chantait les éloges à ce grand homme qu'était Herb Carnegie. Qu'attendent donc le reste des fanatiques de hockey?

Le Québec d'antan n'a pas été tendre à l'égard des Noirs

Même si les Noirs apparaissent tout au long du développement de la Nouvelle-France, les archives et les recensements en font faible mention. Les musiciens, les ménagers, les laboureurs agricoles comptaient parmi eux plusieurs Noirs. Jusqu'au 20e siècle, les emplois de porteurs ferroviaires étaient réservés presque exclusivement aux Noirs qui, d'ailleurs, étaient généralement ségrégés dans le quartier défavorisé de la Petite Bourgogne.

Plusieurs endroits à Montréal étaient tout simplement interdits aux personnes de couleur, comme c'était le cas dans le Sud des États-Unis avec les lois ségrégationnistes «Jim Crow». Une émission de Radio-Canada, enregistrée en 1968, fait le triste bilan de la discrimination au Québec. Quand un peuple est systématiquement écrasé, on constate peu d'individus qui osent se démarquer ou se soulever - surtout quand le précédent de Marie-Angélique sert de prototype décourageant.

L'histoire des Noirs est en train de s'écrire à l'instant

Quoique Vancouver, Toronto et la Nouvelle-Écosse aient acclamé leurs premiers médecins, avocats, policiers, conseillers municipaux et gouverneurs Noirs dans les années 1800, le Québec a tardé à accueillir la diversité raciale dans les postes clés de la société. À noter que ce regrettable retard se confirme aussi dans le dossier du droit des femmes (le QC ayant accordé le suffrage aux femmes en 1969, 40 ans après le RoC.)

Donc, le tweet originel était peut-être une question piège: les personnages canadiens Noirs dits «historiques» sont souvent très contemporains au Québec. Le premier policier Noir de Montréal date de 1974. Le premier Noir à passer le barreau du Québec (1956) est toujours vivant. Le premier homme de race Noire à été élu a l'Assemblée nationale en 1976. La première femme, Yolande James, en 2003. La première personne Noire à siéger au conseil municipal de Montréal a été désignée en 1994.

Quelle que soit la raison du lapsus et du silence collectif des personnalités québécoises sur la question posée via Twitter, l'heure de faire le bilan du passé, du présent et du futur de la place des Noirs dans la société québécoise s'impose. Le malaise mérite d'être dénoué afin de créer un espace de dialogue honnête et productif, ce en quoi les Québécois sont des chefs de file au Canada.

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