Rachel Décoste

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Comment jouer au hockey avec un nègre sans se fatiguer

Publication: 01/01/2013 17:08

Le festival annuel de hockey qu'incarne le Championnat Mondial Junior capte l'attention des Canadiens pendant le temps des Fêtes. Alors que le lock-out dans la Ligue nationale de hockey (LNH) crée une frustration chez les amateurs, le Mondial Junior leur livre des péripéties dignes d'une pièce de Pierre Corneille. C'est à Ufa, ville hôte russe, que se déroule le théâtre dans lequel l'Équipe Canada joue un rôle central.

L'Équipe Canada n'a pas fait appel à un seul et unique gardien de but depuis la performance en or de Carey Price en 2007. À l'époque, l'héritage ethnique de l'ancien gardien du Tricolore n'a provoqué (presqu') aucune attention particulière. Le natif d'Anahim Lake, en Colombie-Britannique, dont la mère était autrefois chef des Premières nations Ulkatcho, a été agréé tout bonnement, avec enthousiasme intégral. Alors que nous nous réjouissons de la fiche parfaite dont se dote l'équipe canadienne malgré les rivaux américains et russes, quelques commentaires en ligne démontrent les contre-courants de malaise entourant le premier gardien du but de race noire s'ayant illustré en première ligne sous la bannière canadienne à ce tournoi prestigieux.

Étonnante ressemblance à la scène désormais célèbre du film épique de Quentin Tarantino, Django Unchained, où le personnage principal provoque un profond remous lorsqu'il se présente dans un village à dos de cheval, la constatation de la couleur de peau du gardien d'Équipe Canada évoque à la fois la raillerie, la perplexité, la confusion et le mépris au Canada et ailleurs.

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Quelques uns s'interrogent sur sa place qu'occupe Malcolm Subban sur l'équipe et sur la glace. Malheureusement, certains accueillent sa présence comme un cheveu sur la soupe, ou, tel le titre autobiographique d'un défunt géniteur, comme « une mouche dans un bol de lait ». D'autres internautes trouvent des comparaisons perspicaces à un autre homme noir qui occupe un poste précédemment exclusif aux personnes de race blanche. On pouvait s'y attendre: les membres des communautés culturelles, souvent absents à la fois sur la patinoire et dans les gradins (qui peut les blâmer) expriment leur fierté de voir éclore au sein de l'Équipe Canada un esprit d'ouverture et d'inclusion.

L'histoire fait fi du sport national du Canada : le hockey est bon dernier dans la déségrégation raciale. En 1938, alors que Herb Carnegie s'entraîne, le propriétaire des Maple Leafs de Toronto, Conn Smythe, impressionné par son talent naturel, dit qu'il « prendrait Carnegie demain pour les Maple Leafs si quelqu'un pouvait blanchir sa peau. » En 1948, le Britanno-colombien Larry "King" Kwong devient le premier Asiatique à œuvrer dans la LNH. Bien avant que Jordan Nolan, Ojibwé de St-Catherines, ON, pose les patins sur la glace, le Saskatchewanais Fred Sasakamoose devient le premier joueur autochtone de la LNH en 1954. C'est en 1958, plus d'une décennie après que Jackie Robinson ait brisé la barrière ségrégationniste de la ligue majeure du baseball, que Willie O'Ree a raison de l'achromatisation dans la LNH.

Il faut tout de même noter que le Québec a joué un rôle dans la déségrégation du baseball, en accueillant à bras ouverts l'Afro-américain Jackie Robinson au sein des Royaux de Montréal en 1946. Le hockeyeur Herb Carnegie a passé plusieurs années dans la ligue provinciale semi-professionnelle du Québec portant de chandail des équipes de Shawinigan et de Sherbrooke ou il s'est mérité le prix du joueur le plus efficace (MVP) de la ligue en 1946, 1947 et 1949. C'est tout à fait naturel que l'Équipe Canada fasse aujourd'hui chef de file mondial en matière d'adhésion à la diversité au hockey.

Longtemps ignorés, les vestiges du dédain pour la diversité qui entachait le hockey gagnent une attention nationale, aux États-Unis, et en Europe. Les amateurs de hockey et les amateurs de la dignité humaine s'unissent pour faire face aux pressions qui continuent à salir le sport. L'incident de la pelure de banane à London, en Ontario lors du match pré-saison 2009 a forcé la communauté du hockey à tenir des discussions sérieuses sur les perceptions désobligeantes qui perdurent. Le vitriol dirigé vers l'auteur d'un but définitif (un joueur de race noire) au cours des séries éliminatoires de la Coupe Stanley de printemps dernier a eu le même effet, se rendant jusqu'à la une du New York Times.

Les parents de Herb et Ossie Carnegie émigrent des Caraïbes au Canada en 1912. Les jeunes Carnegie sont rebaptisés « les Noirs » et les « Black Aces » (les Âces noirs) quand ils accumulent les trophées "meilleur joueur". Cent ans après l'arrivée des Carnegie en terre d'accueil, le clan Subban vante à son tour les fruits l'immigration et de l'intégration canadienne.

Tant pis pour les antagonistes: les valeurs que défendent les Canadiens sont partie intégrante de notre positionnement au Championnat mondial junior. Le Canada continuera à faire miroiter au monde entier notre multiculturalisme, notre diversité et notre esprit d'inclusion : trois ingrédients qui forment un coup-de-chapeau invincible. Allez, les gars! Allez, Équipe Canada!

 

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