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Quelques mots pour Adil Charkaoui

02/03/2015 10:52 EST | Actualisé 02/05/2015 05:12 EDT

Comme, sans doute, beaucoup de citoyens et de citoyennes préoccupés par le climat social au Québec, j'ai écouté avec intérêt l'entrevue réalisée par Anne-Marie Dussault avec Adil Charkaoui. Une entrevue consacrée à l'actualité et à la décision de deux Cégeps de suspendre des contrats de location de bureaux au Centre Communautaire islamique de l'Est de Montréal que Charkaoui dirige.

Je ne ferai pas partie des personnes qui lui reprochent son « agressivité » durant cette entrevue et je pense que c'est la journaliste de Radio-Canada qui a ouvert - si je puis dire - les « hostilités ». Je crois aussi que c'est la gravité des sujets discutés qui explique le ton de la conversation. Reconnaissons, sur ce plan, le fair-play d'Anne-Marie Dussault qui ne s'est pas plainte d'un quelconque manque de tact de son invité.

Je ne m'étalerai pas non plus - comme le font plusieurs - sur le «refus» de M. Charkaoui de condamner le groupe État islamique. Je retiens qu'il a déclaré que ce groupe était, selon lui, la création des États-Unis et qu'il dénonçait, quant à lui, toutes les violences, «celles de ceux qui bombardent et celles de ceux qui sont bombardés».

Je trouve globalement qu'Adil Charkaoui s'est bien débrouillé face à la redoutable débatteuse et journaliste d'expérience qu'est Anne-Marie Dussault.

Pourtant, malgré cette «belle» prestation, tous les doutes ne sont pas levés sur le porte-parole du Collectif québécois contre l'islamophobie. Adil Charkaoui n'a pas démontré, selon moi, sa bonne foi sur le principal reproche à l'origine de la suspension de ses contrats avec les cégeps de Maisonneuve et Rosement. À savoir que la bibliothèque virtuelle indiquée aux élèves pour aller télécharger un livre numérique contient un onglet dédié au djihad (armé) sur la page d'accueil. Il ne m'a fallu que quelques minutes pour me rendre compte que le site en question était peu recommandable.

Je crois qu'au minimum, Adil Charkaoui aurait dû reconnaitre une erreur ou un manque de vigilance. Il n'est cependant pas trop tard pour le faire. Par ailleurs, le passé d'Adil Charkaoui ne l'aide pas, non plus, tant qu'il n'obtiendra pas réparation du gouvernement canadien après ce qu'il a subi entre 2003 et 2009.

Il est peut-être utile de rappeler que M. Charkaoui a passé près de deux ans en prison pour des soupçons d'appartenance à un groupe associé à Al-Qaïda. Après plus de 21 mois de détention, Adil Charkaoui retrouvera sa liberté mais se verra imposer de strictes conditions, dont le port d'un bracelet électronique, un couvre-feu, l'obligation de rester sur l'île de Montréal et l'interdiction d'utiliser un ordinateur.

Son dossier s'est retrouvé en Cour suprême et plusieurs organisations, comme Amnistie internationale et la Ligue des droits de l'homme, avaient œuvré pour l'abandon des procédures engagées contre lui. Les restrictions sur sa liberté seront finalement levées en 2009 mais il n'obtiendra pas les excuses qu'il réclame du gouvernement.

En 2011, il annonce son intention de poursuivre Ottawa, le SCRS et l'Agence des services frontaliers du Canada pour la somme de 26 millions de dollars. En 2014, Adil Charkaoui accède à la citoyenneté canadienne, mais il n'a toujours pas obtenu de réparation, contrairement à Maher Arar injustement déporté en Syrie en 2002 qui a reçu une indemnité de plus de 10 millions de dollars et des excuses officielles du premier ministre Harper pour les préjudices subis.

Les doutes vont donc persister. Pire, certains de ses amis au Collectif québécois contre l'islamophobie sont des personnages controversés en raison de leurs liens avec des prédicateurs salafistes qui tiennent des discours incendiaires sur les femmes, la démocratie, etc. Tout cela est lourd à porter et surtout à justifier. Particulièrement quand on se donne la mission publique de lutter contre l'islamophobie.

Dans le contexte actuel de la montée de l'intolérance, le meilleur service que pourrait rendre Adil Charkaoui aux citoyens de confession musulmane, qu'il dit défendre de la discrimination et de la stigmatisation, est de se consacrer à sa réhabilitation complète. Ne serait-ce que pour montrer que son engagement public dans la lutte contre l'islamophobie n'est pas un paravent pour cacher d'autres activités moins honorables.

S'il est innocent comme il le proclame, et comme je le lui souhaite, il est inadmissible dans une société de droit qu'il n'obtienne pas réparation pour les années de privation de liberté et pour les campagnes médiatiques qui l'ont visé depuis plus de 10 ans.

La lutte contre l'islamophobie a besoin d'un collectif et même plus, de la mobilisation de toutes les forces vives au Québec pour freiner l'intolérance qui monte dans la société. Pour être efficace, les leaders de cette lutte n'ont pas besoin de traîner des boulets à leurs pieds comme c'est le cas, actuellement, d'Adil Charkaoui.

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