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Migrants et unité européenne: pourquoi s'embêter à analyser le long terme?

16/09/2015 09:29 EDT | Actualisé 16/09/2016 05:12 EDT

Depuis plus de deux mois, celui qui réside en Europe et lit la presse de façon régulière ne sait plus quoi penser. Les médias le bombardent de nouvelles alarmantes et de photos-choc: sommes-nous envahis par des hordes musulmanes et africaines ou sommes-nous devenus des populations insensibles, égoïstes, xénophobes, islamophobes, voire racistes?

Selon les gros titres du Daily Mail, le journal le plus lu en Angleterre, les 2 000 migrants errant à Calais étaient une nuée d'insectes qui allaient envahir le pays et alourdir les charges sociales du Royaume-Uni. «Envoyez l'armée!», ordonnait le quotidien à David Cameron au mois d'août: le Royaume-Uni était la terre promise et le pays ferait mieux de quitter cette Europe bureaucratique et inefficace dont les Français sont la parfaite image.

Et puis voilà, il y eut ce cliché à la fois touchant, cruel et insupportable de ce petit corps inerte sur une plage d'une station balnéaire huppée de Turquie. Le Daily Mail, sentant le vent tourner, titra «Minuscule victime d'une catastrophe humaine » («Tiny victim of a human catastrophe»). Le même jour, le premier ministre, qui était jusque là ferme et insensible aux migrants, change de ton avec un brin de compassion.

Pourtant, nous savons tous que le problème n'est pas nouveau. Cela fait une vingtaine de mois que l'Italie, la Grèce, Malte et la Hongrie lancent un cri d'alarme.

Alan Kurdi n'est pas le premier enfant migrant à se noyer en Méditerranée. Mais tant que le problème touchait uniquement les côtes grecques et italiennes, les institutions européennes n'étaient pas remises en question, alors qu'aujourd'hui, il s'agit de l'existence même de l'unité du continent qui est en jeu, unité mise à mal avec le schisme politique visible entre une Europe anciennement communiste et homogène qui refuse les réfugiés, et la Vieille Europe multiculturelle et désemparée qui cherche une solution plus humaine. Quant à notre grand allié américain, il ne veut pas intervenir dans la question des réfugiés; une Europe affaiblie ne serait peut-être pas pour lui déplaire.

Maintenant, en tant qu'historien, je m'interroge sur la capacité européenne à absorber sur le long terme une population de plus d'un million à majorité de confession musulmane sunnite. Il est peu probable que les réfugiés retournent chez eux. Certes, cette nouvelle arrivée est une chance réelle pour Berlin de combler son déficit démographique. Les Allemands ont précisé qu'ils accueillent des réfugiés mais qu'ils refuseront les migrants économiques: alors, compassion ou intérêt bien compris? Il n'y a pas si longtemps, la première puissance économique européenne s'est révélée insensible et inflexible. Dans le dossier grec, ils ont clos le débat en imposant un diktat sans qu'on ait trouvé une solution viable à long terme pour le bien-être de la population hellénique.

Il ne s'agit pas de remettre en cause le devoir moral de sauver les vies humaines et de prêter secours aux plus démunis. Nous sommes tenus par la convention de Genève d'accorder l'asile politique aux persécutés. Mais les enjeux sont cruciaux. Les sociétés les plus prospères dans l'histoire ont été les empires multiculturels, mais ils se sont effondrés comme des châteaux de cartes en raison des conflits violents au sein de leurs communautés lorsque la conjoncture économique leur était défavorable. Pendant les temps de crise, le populisme rejaillit et prend pour bouc émissaire la minorité ethnique, confessionnelle ou linguistique.

Par ailleurs, pendant que toutes les caméras sont cadrées sur les gares de Vienne, Budapest et Munich, nous ne prêtons guère attention aux autres nouvelles. Qui se soucie aujourd'hui des bombes saoudiennes sur les populations du Yémen? Pourquoi ne dénonce-t-on pas l'ambiguïté de la Turquie, qui bombarde les Kurdes et envoie son trop-plein vers les côtes grecques? Quant à l'Iran, le leader suprême annonce la fin de l'existence de l'état juif d'ici 25 ans! Des élections au Canada et en Argentine en octobre? Ah bon, et alors?

Rester indifférent à la tragédie d'un autre peuple, à la militarisation d'un autre ou à la radicalisation d'une population finit toujours par revenir en boomerang quelques années plus tard. La crise européenne ne fait que commencer; la sortie du Royaume-Uni de l'UE, soutenue par le Daily Mail, les Tories eurosceptiques et la gauche radicale incarnée par le nouveau leader Jeremy Corbyn sera probablement un nouveau signe de l'éclatement de l'unité.

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