Pierre Luc Brisson

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Neuf semaines de solitude

Publication: 17/04/2012 00:45

Durant son récent passage au Brésil, le premier ministre Charest a senti le besoin, pressé par les journalistes de commenter le conflit opposant son gouvernement aux étudiants, de venir au secours de sa ministre de l'Éducation. Il a énoncé ce qui à ses yeux devaient être les conditions d'un retour rapide en classe, évacuant de ce fait la revendication principale (le refus de la hausse) pour laquelle se battent les jeunes Québécois depuis près de deux mois.

De son côté, Line Beauchamp apparaît de plus en plus dépassée par la persistance du mouvement de grève, tentant désormais de faire diversion et de préparer une sortie de crise en multipliant les annonces sur des sujets périphériques. L'intervention du premier ministre à ce stade du conflit n'est pas anodine. Comme le disait Talleyrand, un ministère que l'on supporte est un ministère qui tombe. Si le gouvernement du Québec tablait sur un essoufflement rapide du mouvement étudiant après la manifestation nationale - et doit-on le dire, historique - du 22 mars dernier, la pugnacité des étudiants pose un sérieux problème à la ministre et aux directions d'établissements scolaires. Mais surtout, à son corps défendant, Line Beauchamp est devenue l'incarnation, depuis neuf semaines,du manque d'écoute et de l'entêtement du gouvernement qui se refuse toujours à discuter de la hausse de 75% des frais universitaires. Pour pasticher Gabriel Garcia Marquez, Line Beauchamp a traversé jusqu'à maintenant neuf semaines - qui lui ont peut-être semblé des années - de solitude politique ...

Le fusible

Un récent sondage Léger-Marketing révélait que 47% des Québécois désapprouvent désormais la gestion du dossier par la ministre Beauchamp, alors qu'ils sont une vaste majorité (65%) à presser le gouvernement à chercher un compromis sur une question qui départage de façon claire la population en deux blocs d'opinion. Surtout, la ministre Beauchamp fait l'expérience amère de la réalité politique des ministres siégeant sous Jean Charest, qui servent plus souvent qu'autrement de fusibles que l'on peut faire sauter à tout moment afin d'épargner la popularité - du moins ce qu'il en reste - du gouvernement libéral et de Jean Charest.

Philippe Couillard en a fait l'expérience, lui qui est resté cloué à son poste de ministre de la Santé, tâche ingrate et peu populaire s'il en est une, au moment où d'aucuns le voyaient comme successeur potentiel du premier ministre. L'ancien ministre de l'Éducation Pierre Reid, que vous pouvez aujourd'hui entrevoir près des rideaux du salon bleu de l'Assemblée nationale, a fait les frais des décisions politiques du gouvernement sur le dossier des prêts et bourses en 2005. Le ministre Jean-Marc Fournier en a aussi fait l'expérience, lui qui défendait bec et ongles en octobre dernier la première mouture édulcorée de la commission Charbonneau, avant d'apprendre par les journalistes eux-mêmes, sur le plancher de congrès du PLQ, que le premier ministre avait changé d'idée.

J'ose encore croire que Line Beauchamp est une femme raisonnable. Penser le contraire équivaudrait à verser dans le même cynisme que je dénonçais récemment. Son calme apparent, son ton posé et sa volonté d'écoute lors de son arrivée en 2010 à son actuel ministère étaient pourtant de bon augure. Je ne peux concevoir qu'elle puisse se croire elle-même crédible lorsqu'elle a affirmé que Pauline Marois aurait été responsable de débordements futurs suite à la manifestation du 22 mars dernier. Pas plus qu'elle peut considérer comme une mesure « d'accessibilité » aux études le fait de permettre aux étudiants de s'endetter de 21 millions de dollars supplémentaires et ce, auprès de banques privées qui elles recueilleront les intérêts de ces prêts. Le capital utile de sympathie de la ministre semble être dilapidé. Son annonce d'hier arrive trop tard pour calmer le jeu, d'autant plus que son buttactique évident de division du mouvement étudiant n'a échappé à personne. Le fusible deviendra bientôt inutile. Il ne reste plus à la ministre qu'à passer le relais ou admettre son incapacité à faire accepter par les étudiants et une majorité de la population une mesure plus que controversée.

Le passage du temps

Mille enseignants ont demandé cette semaine la démission de la ministre Beauchamp. Les esprits s'échauffent dans les cégeps et les universités, alors qu'elle est incapable de forcer - car il s'agit bien d'un coup de force - le retour en classe des étudiants qui ont renouvelé dans une majorité d'établissements les mandats de grève. Tout ce qui traîne finit par se salir et le climat social est maintenant plus que délétère. Line Beauchamp, ainsi que son gouvernement, en porte une part de responsabilité. La première responsabilité d'un gouvernement est d'assurer la paix sociale. À voir la division de la population sur la question, les manifestations à répétition, la colère croissante des étudiantes, l'on peut constater que le gouvernement a lamentablement échoué à ce mandat. Dans un an, la grève sera terminée et l'on en connaîtra l'issue, heureuse ou malheureuse.

Peut-être y aura-t-il eu d'ici là un changement de gouvernement, peut-être Line Beauchamp sera-t-elle redevenue une « simple » citoyenne. Ce qui compte dans une carrière politique, au-delà de la gestion quotidienne, c'est l'héritage qu'on laisse derrière soi. Or madame Beauchamp passera peut-être pour la première ministre de l'Éducation de l'histoire récente à voir échoué à assurer un dialogue, ne serait-ce que minimal, avec les jeunes qu'elle est supposée servir. Garcia Marquez nous a magistralement démontré que le passage du temps peut avoir sur les êtres des effets imprévisibles et parfois malheureux. Peut-être Line Beauchamp devrait-elle avoir en tête la conclusion du bouquin du grand écrivain colombien et penser qu'aux ministres condamnés à neuf semaines de solitude, il n'est pas donné au Québec de seconde chance ...

 
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