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À propos du sens moral de l’Institut économique de Montréal

«La richesse est nécessairement le fruit de la collaboration de tous et chacun.»

06/12/2017 10:43 EST | Actualisé 06/12/2017 10:43 EST
Getty Images/iStockphoto

Décidément, quand je lis les billets de l'Institut économique de Montréal, j'ai l'impression que la subtilité n'est pas un critère pour devenir membre. Dans son plus récent billet, Michel Kelly-Gagnon, président de l'institut, énumère les arguments moraux à la défense des récentes baisses d'impôt du gouvernement de Philippe Couillard...

Premier argument : « [...] prendre de force la moitié du revenu légitimement acquis de quelqu'un, c'est l'équivalent de lui prendre six mois de son temps chaque année, une période pendant laquelle il doit travailler pour d'autres avant de pouvoir subvenir à ses besoins. »

Il est exceptionnel de payer 50 % d'impôt sur ses revenus. Il faut déclarer un revenu imposable supérieur à 800 000 $. Cela exclut les gains en capital dont le taux marginal ne peut dépasser 26,66 % et les revenus de dividendes avec un taux marginal inférieur à 44 %.

Autrement dit, il faut un salaire, ou un revenu net de travailleur autonome, ou des revenus d'intérêts supérieurs à 800 000 $. Plus de 99 % des contribuables déclarent un revenu inférieur à 500 000 $ et près de 94 %, un revenu inférieur à 100 000 $. Ces revenus incluent les gains en capital et les dividendes. On peut déduire que les contribuables imposés à 50 % sont quelques milliers tout au plus.

Une personne seule avec un revenu imposable de 80 000 $ (presque toujours plus faible que son revenu total) a un taux d'imposition moyen inférieur à 28 %. Avec un revenu de 20 000 $ (aux environs du salaire minimum), c'est un taux moyen de 9,1 %. Revenu net : 58 000 $ vs 18 000 $. Je ne vois rien d'immoral à exiger des mieux nantis qu'ils participent plus aux dépenses communes : éducation, santé, voirie, armée, police, sécurité sociale, etc.

Avec un revenu imposable de 200 000 $ (toujours plus faible que le revenu total, souvent grâce aux paradis fiscaux), le taux moyen est inférieur à 40 %. Revenu net : 121 000 $ vs 58 000 $ sur un revenu imposable de 80 000 $. Est-ce immoral de demander aux plus riches de participer encore plus aux dépenses communes dont ils profitent davantage (meilleure éducation ; meilleure santé et meilleure espérance de vie ; routes, voies ferrées, voies maritimes et voies aériennes disponibles pour le commerce et les affaires ; protection accrue de la police ; endiguement, grâce à la sécurité sociale, des vols et des crimes reliés à la pauvreté) ? Ils gagnent en 6 semaines le revenu net que la personne au salaire minimum gagne en un an. En partant de l'hypothèse que le salaire minimum permet de subvenir aux besoins (sinon, il serait immoral de payer un tel salaire, n'est-ce pas ?), on doit conclure que la personne qui gagne 200 000 $ travaille pendant 6 semaines pour subvenir à ses besoins annuels. Le reste du temps, elle travaille pour le plaisir et pour se payer du luxe. C'est encore mieux pour ceux qui gagnent plus de 800 000 $.

Deuxième argument : « Une société moralement responsable serait celle où nous paierions moins d'impôt, mais donnerions volontairement plus aux plus démunis. Pourquoi ne pas plutôt se battre pour cela ? »

D'abord, il y a eu un combat pour cela et il a été gagné : les dons de charité réduisent l'impôt à payer. Malheureusement, pour réduire l'impôt des personnes charitables, l'État – parce qu'il faut bien que les comptes balancent – doit augmenter celui des personnes qui n'ont pas les moyens de se montrer charitables. Autrement dit, les personnes charitables gagnent leur ciel (ou peut-être étouffent-elles leur sentiment de culpabilité ?) à moindres frais avec l'argent des autres. Est-ce vraiment plus moral que d'exiger de toute la communauté un partage équitable de la richesse selon les moyens de chaque membre, comme on fait habituellement dans les familles ?

Ensuite, l'histoire est cruellement éloquente. La charité est très aléatoire et n'a jamais été un bon moyen pour redistribuer la richesse.

Dernier argument : « L'équité distributionnelle qu'invoquent souvent les opposants des baisses d'impôt est un concept vicié à la base, puisqu'il repose sur l'idée que la richesse est, en soi, collective. »

Ainsi, d'après Michel Kelly-Gagnon, la richesse serait individuelle et sa redistribution, immorale... Ainsi, le Canada et les États-Unis ne seraient pas des pays riches puisqu'il n'existe pas de pays riches... Ainsi, pourrait-on devenir riche sans profiter des ressources naturelles qui appartiennent à tout le monde, ni des ressources humaines disponibles... Ainsi, pourrait-on devenir riche sans commercer avec personne... Ainsi, pourrait-on créer des entreprises sans l'aide de personne... Ainsi, pourrait-on vendre sans avoir d'acheteurs, et vice-versa.

Si on pouvait devenir riche tout seul dans son coin, sans l'aide de quiconque, il n'y aurait pas de pauvres sur terre. Nous serions tous également millionnaires.

Essayez de devenir riche sans profiter du monde autour de vous. Vous m'en donnerez des nouvelles !

La richesse est nécessairement le fruit de la collaboration de tous et chacun. Le système économique, quel qu'il soit, est un projet commun. Si des personnes sont plus riches que d'autres, c'est qu'elles sont assez débrouillardes pour s'accaparer une part plus importante de l'argent mis à la disposition de tous par le système monétaire (ou parce qu'elles sont assez chanceuses pour profiter de la débrouillardise de leurs parents). Tant mieux pour elles ! Qu'elles profitent donc de leurs privilèges, mérités ou non. Cependant, la communauté peut légitimement et démocratiquement exiger que les mieux nantis rendent à César ce qui appartient à César, à Dieu ce qui est à Dieu, et à tout le monde ce qui est à tout le monde.

Les mieux nantis trouveront cela parfaitement normal si, contrairement à l'Institut économique de Montréal, ils ont un peu de sens moral.