LES BLOGUES

Le mythe de la fin du progrès

11/11/2013 12:00 EST | Actualisé 10/01/2014 05:12 EST

La croissance économique a besoin de science

La croissance est la seule réponse positive à une crise de l'endettement. Les politiques de croissance figurent donc très haut dans l'agenda d'un monde occidental, caractérisé par l'expansion mal contrôlée de ses dettes publiques et privées.

Or, sur le long terme, la croissance économique est toujours inséparable du progrès de la science. Dans Civilization, Nyall Ferguson estime même que la science est l'une des six killer apps ayant permis la domination de l'Occident depuis la Renaissance.

Des économistes questionnent pourtant, aujourd'hui, la contribution future des progrès scientifiques à la croissance.

La macro et la micro-économie contre la science ?

D'un point de vue macro-économique, Robert Gordon estime que les 250 dernières années constituent un épisode unique de l'histoire de l'humanité. Il fonde sa réflexion sur l'étude des trois grandes révolutions industrielles (machine à vapeur, électricité et pétrole, internet). Sa conclusion est que la deuxième révolution industrielle est à l'origine du plus grand nombre d'inventions dérivées (avions, urbanisation, réseaux, air conditionné, etc.) et des plus grands gains de productivité, alors que la croissance a, au contraire, baissé depuis 1970 (sauf dans la période 1996-2004). Il estime que la croissance, désormais accessible à l'écrasante majorité (les fameux 99%) de la population, pourrait être limitée à 0,5% par an aux États-Unis en raison d'une série de facteurs négatifs : démographie, faiblesse du système éducatif, inégalités croissantes, baisse du pouvoir d'achat des classes sociales exposées à la mondialisation, contraintes environnementales et ampleur des ressources consacrées au service de la dette.

D'un point de vue micro-économique, Andrew Smithers observe la moindre importance des investissements dans les entreprises américaines (en 40 ans, le ratio d'investissements sur l'argent retourné aux actionnaires a été ainsi divisé par 5). Selon l'auteur, qui se fonde également sur des publications académiques de 2004 et 2013, les incitations des cadres des grandes entreprises (bonus liés au cours de la bourse, options sur actions) les dissuadent d'investir à long terme. Difficile d'imaginer de nouvelles applications de la science à l'industrie sans investissements...

La nécessité de politiques publiques volontaristes

Qu'en déduire ?

D'abord, que les conclusions de Gordon sont discutables. Elles ne concernent que les États-Unis et ignorent le développement des pays émergents. En Occident, la révolution industrielle elle-même ne prend son essor que lorsqu'une invention trouve une application de masse dans une société prête à l'accueillir. Inventée en 1679, la machine à vapeur ne change son époque que lorsqu'elle est appliquée à l'industrie textile et à la locomotive. Découverte dès 1600, l'électricité ne donnera lieu à des applications industrielles que lorsqu'il devint possible de la produire et surtout de la transporter efficacement, à partir de 1880. Nous ne connaissons donc aujourd'hui sans doute qu'une petite partie des applications de l'informatique. Les grands acteurs contemporains du secteur sont presque toujours des sociétés récentes, comme Google, dont on peut penser qu'elles n'ont pas épuisé leur potentiel d'innovation.

Ensuite, que les politiques publiques ne doivent pas considérer que le progrès modifiera naturellement la donne économique. Les arguments structurels de Gordon demeurent valides. Les gouvernements doivent favoriser un écosystème de création d'entreprises développant des technologies de rupture. Il n'est, en effet, pas certain que les sociétés établies, celles qui sont capturées par les statistiques, soient celles qui conduiront l'innovation et la croissance économique. Les travaux publiés par Josh Lerner soulignent d'ailleurs que ce sont les sociétés récentes (celles de moins de 3 ans, et, singulièrement, celles qui sont financées par le capital-risque) qui sont les plus créatrices d'emploi aux États-Unis.

En ce qui concerne la croissance (la question des inégalités et de la cohésion sociale mériterait un développement séparé), la conclusion de ce billet est la suivante :

  1. Le développement de la recherche fondamentale a besoin du long terme. Il est de la responsabilité de l'État de la financer, car il est le seul capable de le faire.
  2. Le développement des entreprises de rupture technologique a aussi besoin de long terme, car ces firmes ne distribueront pas de dividendes avant longtemps. Le capital privé est sans doute le mieux placé pour les identifier et les financer.
  3. Encore faut-il qu'il existe! Le capital privé investi à très long terme (dans des sociétés de capital-risque) demeure l'apanage des fonds de pension, des grandes fortunes privées et des fonds souverains (!) émergents. Il importe que les États adoptent les règles et les circuits de financement qui permettront de le rassembler et de l'activer.
  4. Cela ne suffira pas, car l'investissement à risque réclame aussi de l'expertise, de l'expérience, une compréhension réciproque de l'univers de la recherche universitaire et une gouvernance apte à prévenir les conflits d'intérêts.

Vaste programme, sans doute, mais avons-nous vraiment le choix ? Faute de certitude sur l'évolution de la science, le rôle de l'État est de favoriser la relation entre la recherche fondamentale et ses applications industrielles. Il ne lui est pas demandé d'apporter des capitaux ni ne détecter le futur Apple, mais d'assurer sa mission essentielle de réassurance de l'avenir en permettant à l'investissement à long terme de se déployer. Il s'agit d'abord, ici, d'articuler une vision positive de l'avenir. Plus prosaïquement, il importe surtout de modifier l'architecture des systèmes d'épargne et des réglementations (sociale, fiscale et comptable) qui favorisent systématiquement la liquidité et le court terme.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost


Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.