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Entre Europe et Russie, l'Ukraine s'embrase

20/12/2013 12:32 EST | Actualisé 18/02/2014 05:12 EST

Sous la pression de la Russie, Viktor Ianoukovitch a renoncé à signer l'accord d'association avec l'Union européenne. Pris au milieu d'un débat d'un autre temps entre l'Est et l'Ouest, le président ukrainien a entrainé la colère d'une partie de son peuple, réunie à la place de l'Indépendance, à Kiev, en signe de protestation. L'avenir est incertain pour un pays à la croisée des chemins, tiraillé par des forces contradictoires.

Chronique d'un accord historique avorté

Le 28 novembre, à Vilnius, un accord d'association devait être ratifié entre l'Ukraine et l'Union européenne. Plusieurs mois de tractations l'avaient précédé, avec Bruxelles qui insistait sur les réformes relatives au système judiciaire ou encore aux droits de l'homme. En outre, la question des conditions d'emprisonnement de Ioulia Timochenko avait constitué un point d'achoppement important entre les deux parties.

À quelques encablures du jour J, la signature était en ligne de mire. Le gouvernement ukrainien a, en effet, apporté des gages suffisants sur sa détermination à intégrer les nombreux standards politiques, économiques et sociaux européens dans la loi. Même la proposition de l'Allemagne, d'accueillir sur son sol l'ancienne première ministre ukrainienne afin de la soigner, était envisagée par Kiev.

Cependant, Vladimir Poutine en a décidé autrement. L'échéance du sommet de Vilnius s'approchant, le président russe a intensifié ses pressions sur le pouvoir ukrainien pour faire capoter son rapprochement européen. Depuis son retour à la tête du Kremlin, Vladimir Poutine s'emploie, en effet, à renforcer l'influence régionale de son pays. Au cœur de ce système, l'Union douanière qu'il a créée avec la Biélorussie - dictature tenue d'une main de fer par Alexandre Loukachenko - et le Kazakhstan.

Ce noyau dur constitué, l'objectif du président russe est désormais d'intégrer les anciens pays de l'Union soviétique, à l'exception des pays baltes, irrécupérables depuis leur entrée dans l'Union européenne. Dans le viseur du Kremlin, l'Ukraine, qui constituerait une prise de guerre majeure.

Le lobbying agressif de Moscou

Pour ce faire, Moscou a le choix des armes. En position de force sur le plan économique et commercial, le spectre de la fermeture des frontières a été agité. Pour des pays comme l'Ukraine, ce genre de mesure restrictive aurait des conséquences dramatiques dans la mesure où le pays destine 22 % de ses exportations à la Russie.

Mais, évidemment, Vladimir Poutine s'assure de l'adhésion de ses voisins principalement grâce à son emprise énergétique. Dépendants du gaz russe, ces pays ne sont pas en mesure de se passer de cet approvisionnement. D'autant que Moscou n'hésite pas à augmenter le prix de son énergie de manière arbitraire, voire à couper le robinet purement et simplement. À cet égard, la Russie a récompensé l'allégeance de l'Arménie en lui adressant des factures de 189 dollars pour 1 000 m3 de gaz, tandis que l'insoumise Ukraine doit s'acquitter de 430 dollars pour la même quantité d'énergie.

Dans ces conditions, il est difficile pour Viktor Ianoukovitch de ne pas craindre les représailles de son homologue russe en cas d'accord avec l'Europe. D'autant que Bruxelles n'était manifestement pas disposée à accueillir le pays à bras ouverts, et ce, en dépit de son importance hautement stratégique.

L'échec de la diplomatie occidentale

De fait, l'Union européenne, suivant une logique binaire et éculée inspirée de l'OTAN, escomptait une adhésion franche et totale du gouvernement ukrainien, ainsi que l'incorporation immédiate des valeurs du Vieux Continent. Dans cette entreprise, les États membres se trouvaient d'ailleurs confortés par les États-Unis, désireux de ravir l'Ukraine à la Russie, pays avec qui Washington entretient des relations houleuses depuis plusieurs années. La situation syrienne et le soutien ostensible de Vladimir Poutine à Bachar al-Assad ayant considérablement détérioré les relations entre les puissances.

Fidèles à cette posture digne de la Guerre froide, les États-Unis ont ainsi menacé de sanctionner le gouvernement ukrainien pour sa gestion des manifestations pro-européennes. Or les pays occidentaux, par cette attitude, oublient les centaines d'années d'histoire commune entre l'Ukraine et la Russie et le positionnement ambivalent du pouvoir ukrainien, pro russe, mais développant une réelle sensibilité européenne.

La main tendue par l'Europe, prompte désormais à critiquer l'Ukraine, n'était donc pas assez franche pour remporter le duel à distance avec la Russie, sûre de son fait et de son influence. À aucun moment le pays n'avait comme vocation de devenir l'ennemi de la Russie. À l'inverse, l'Ukraine aurait pu devenir un pont entre l'Europe occidentale et l'Eurasie, aujourd'hui opposées sur bien des aspects.

Une occasion manquée d'autant plus regrettable qu'elle a engendré une situation de chaos et d'insurrection. Occupant la mairie de Kiev, les mécontents du choix pro russe sont nombreux et bien décidés à braver le froid et la police. Même si les manifestants auront des difficultés à maintenir un front uni en raison de leurs fortes divisions. L'ancien boxeur et figure de la droiture, Vitali Klitschko doit, en effet, cohabiter avec Arseni Iatseniouk, successeur de Ioulia Timochenko à la tête du Front pour le changement, et surtout avec Oleg Tiagnybok, dirigeant du parti nationaliste ukrainien apparenté à l'extrême droite.

Aussi serein que l'on puisse être en pareille circonstance, Viktor Ianoukovitch se sait scruté. Contraint d'être conciliant, il ne peut revenir sur sa décision au risque de perdre tout contrôle, et essaie plutôt de maintenir l'accord d'association sur les rails. La présence de représentants de la communauté orthodoxe parmi les manifestants confirme d'ailleurs cette éventualité. Ralliés aux pro russes lors de la Révolution orange de 2004, ils pourraient être un soutien décisif pour trouver un compromis entre les différentes composantes de la société ukrainienne.

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