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Le drame de la solidarité à temps partiel

14/01/2015 12:19 EST | Actualisé 15/03/2015 05:12 EDT

Le drame des derniers jours en France n'est plus à rappeler. L'heure est au recueillement et au deuil des proches, mais aussi à la réaction de la part des institutions, une réaction qui devra être jaugée et ne pas être emportée par l'émotion du moment. Ces simples dessinateurs ont été abattus froidement simplement parce qu'ils ont voulu faire rire, rire de tout et de n'importe quoi, quoi qu'on en dise.

Les réactions suite à la fusillade et aux différentes prises d'otages qui ont suivi sont venues de toute part sur la planète. Le monde occidental a été choqué et ébranlé, mais les répercussions et les voix se sont levées de toutes parts. Des vigiles et des marches de solidarité ont été organisées. Sur Twitter, au plus fort de l'événement, près de 7000 tweets avec le mot-clic #jesuisCharlie par minute ont été écrits.

Toutefois, à chaque fois qu'un drame comme celui-ci arrive, il y a sans cesse des âmes bien pensantes qui viennent nous remettre au visage cette solidarité à temps partiel, parfois même hypocrite. Ils se targuent de moralité et dénoncent vertement la solidarité pour certains événements, mais que d'autres soient oubliés. Par leurs propos, ils essaient de culpabiliser ceux qui se lèvent pour montrer leur soutien. « Pourquoi vous levez-vous pour 17 morts en France, alors que des centaines d'enfants meurent chaque jour en Afrique, qu'une guerre sévit au Moyen-Orient, que des horreurs se déroulent en Corée du Nord le tout dans la plus grande indifférence »? Pour eux, soit on s'indigne et on pleure pour tout, tout le temps, ou nous nous taisons à jamais. Pour eux, il est impossible de choisir ses combats, ses causes ni de dire qu'un événement particulier nous touche plus qu'un autre.

Oui, il est absolument vrai que les 2000 civils tués par le groupe Boko Haram la fin de semaine dernière est un drame; qu'Haïti qui est toujours dans la plus grande des misères 5 ans après le séisme historique est attristant; que le groupe État islamique, qui n'a d'État que le nom, fait des horreurs dans une région dévastée est révoltant; mais si nous devions toujours, tout le temps, réagir envahir les rues pour des sombres événements, il ne fait aucun doute que nous nous enliserions dans un marasme sans fin.

Plusieurs raisons peuvent expliquer pourquoi les réactions ont été plus fortes ici pour l'événement de Charlie Hebdo plutôt qu'un autre. Il y a tout d'abord la proximité. Non pas nécessairement géographique, mais sociétale. Nos mœurs, nos valeurs, nos habitudes, notre vision sont très proches de celles de la France. Nous partageons beaucoup avec le reste de l'Occident, beaucoup plus qu'avec l'Afrique ou l'Asie. Cela peut expliquer aussi le fait que nous n'avons pas vu de manifestation de soutien à la France en Asie comme nous en avons vu ailleurs en Occident, tout comme nous n'avons pas vu d'énormes réactions par rapport à l'écrasement du vol d'Air Asia par ici, alors que là-bas c'est un drame.

Une autre explication pourrait être la sensibilité occidentale face à l'extrémisme qui s'inspire de l'islamisme. L'Occident intervient activement depuis une douzaine d'années déjà dans une région du monde où l'extrémisme est bien présent et arrache des hommes et des femmes à leurs familles (je ne ferai pas l'apologie du bien-fondé ou non de cette intervention). Les menaces récentes faites à notre endroit ainsi que les récents attentats perpétrés par gens qualifiés de loups solitaires ou de groupes organisés, rendent encore plus considérable l'importance que nous nous dressions devant ces menaces.

Oui, il y a d'autres drames, d'autres situations qui mériteraient d'avoir toute notre attention, qu'on se lève et qu'on dénonce tout, tout le temps. Néanmoins, il est tout à fait normal que l'on se colle principalement sur des événements qui nous rejoignent, qui soient plus près de nous. L'attaque contre Charlie Hebdo est une attaque contre l'une des valeurs fondamentales de notre société. Comme le disait Voltaire, « je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ». Défendre ce droit ne signifie pas d'être d'accord avec ce qui est dit en son nom, mais d'être d'accord avec le fait que ce soit dit. Tant que ça reste dans un cadre légal bien entendu.

Alors pour ces âmes bien pensantes qui se font un devoir moral de nous rappeler notre solidarité à temps partiel, j'ose espérer que vous serez de tous les combats, manifestations, marches de solidarité et autres, peu importe lesquels, ou que vous n'en serez d'aucuns. Sinon qui sait, peut-être serez-vous confronté à ceux qui diront que votre soutien n'est qu'à temps partiel.

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