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Multiculturalisme: si la France cède, le Québec cèdera aussi

25/03/2014 12:20 EDT | Actualisé 25/05/2014 05:12 EDT

Cet article a été écrit après la parution en France du « Rapport des groupes de travail sur l'intégration » en décembre 2013, mais n'a jamais été publié. Avec les élections municipales françaises et les élections provinciales québécoises en cours, il semble pertinent.

Qui aurait cru que le l'aboutissement du multiculturalisme nous viendrait de la France, pays emblématique du modèle républicain, de l'universalisme assimilatoire et de la laïcité ? De l'autre côté de l'Atlantique, au Québec, alors que nous nous inspirons souvent de la France, le dépôt récent d'un rapport sur la refondation de la politique d'intégration rejetée par le gouvernement français, du moins pour l'instant, fait naître une certaine inquiétude dans la Belle province alors même que notre première ministre, Pauline Marois, est de passage en France. Mais pour ceux qui ont suivi l'évolution du débat autour de l'intégration et de l'immigration en France depuis au moins les années 80, ce rapport polémique autour de la question de l'immigration par son appel à l'abolition du concept même de l'intégration n'est pas une surprise, mais est la suite logique du projet multiculturel.

Pourquoi ce rapport abolissant l'intégration et pourquoi maintenant ? Il pourrait bien s'agir d'une stratégie électoraliste. Le gouvernement socialiste du président François Hollande et de son premier ministre Jean-Marc Ayrault traverse une période de désapprobation généralisée au sein du public alors que les sondages confirment la déception des Français envers le premier président socialiste depuis François Mitterrand. Cette descente aux enfers dans les sondages de Hollande s'est accompagnée d'une montée en flèche du Front national et de Marine Le Pen. En gardant à l'esprit que la droite est en pleine débandade en interne, sans Chef digne de ce nom, alors que l'ombre du retour de Nicolas Sarkozy sous une bannière autre que celle de l'UMP plombe, un tel rapport ne pouvait pas mieux tomber pour le Parti socialiste.

On peut imaginer le PS s'inspirant de la stratégie de François Mitterrand qui avait promu la montée du FN pour forcer une division du vote à droite, alors qu'il affaiblissait le Parti communiste à sa gauche lors de sa réélection aux présidentielles de 1988. George Marchais, Chef du Parti communiste français et Jean-Marie Le Pen, fondateur du FN, étaient conscients de cette manoeuvre électorale socialiste à l'époque. Si Hollande ne doit pas confronter l'électorat avant 2017, il reste les élections municipales et européennes en 2014 qui se doivent d'être remportées par les socialistes. Un tel rapport sur les sujets de prédilections du Front national, l'immigration et l'intégration, ne pouvait que bénéficier à ce dernier, au détriment de l'UMP qui implose ce qui pourrait diviser le vote de droite alors qu'une part de l'électorat UMP, déçu pars un parti à la dérive, pourrait se diriger vers le FN ou même s'abstenir, favorisant le PS dans les deux cas. Par delà des conséquences électoralistes, ce rapport ne serait-il pas qu'une analyse fantaisiste et surréelle que personne ne prend au sérieux ? Comme le sulfureux Éric Zemmour commentait dans sa chronique matinale à l'antenne de RTL, ce rapport n'est

« Ni un couac, ni une maladresse ». Comment croire qu'un rapport divisé en cinq thèmes qui totalisent presque 300 pages et auquel ont pris part nombre de chercheurs du monde académique, des hauts placés de l'état français et des dirigeants d'associations auraient trébuché en rédigeant les conclusions et les recommandations d'un tel rapport, comme s'ils n'avaient pas saisi pleinement ce que ce rapport impliquait ? Un tel rapport, au contraire, est planifié depuis longtemps dans la logique ou il représente l'aboutissement, l'assaut final d'une idéologie qui a comme objectif de mettre fin au récit de la nation française et s'il devait être appliqué à d'autres pays - le Canada, le Royaume-Uni et les États-Unis semblent déjà bien engagé dans cette voie - on pourrait y voir la fin du concept de la nation en occident.

Une exagération la « fin de la nation française » vous dites ? Au contraire, ce rapport qui veut abolir « l'intégration » après déjà avoir aboli « l'assimilation », n'y va pas de main morte et dévoile le projet multiculturaliste et postnational dans sa version la plus élaborée. Il faudrait expliquer comment cette même nation survivrait quand le français ne deviendrait que la « langue dominante » alors que ce rapport voudrait qu'on enseigne l'arabe et le turc par exemple, à tous les Français « en tant que véhicules donnant l'accès à des univers et rapports cognitifs constitutifs d'une pluralité de civilisations ». La langue française ne serait plus suffisante, sinon un handicap, pour concevoir, comprendre et explorer le monde, mais surtout, elle ne serait plus gage de l'identité française, ni ce qui uni et a unifié la France.

Le Panthéon pour sa part, château fort des « grands hommes mâles, blancs et hétérosexuels » serait en retard sur la pédagogie multiculturelle l'histoire, cette dernière étant malléable, même remplaçable, par un multiculturalisme qui veut transformer une nation en un simple territoire pour remplacer une tradition et une communauté historique. Il est ironique que les mots « pédagogie » et « savoir » se côtoient dans ce rapport alors qu'en faire la lecture nous mène rapidement à voir un tel programme social comme étant un endoctrinement qui ne refonderait pas l'intégration, mais bien la France entière. Ce ne sera plus l'immigration qui s'intégrera à la France, mais la France à l'immigration.

De son vivant, le professeur en philosophie politique britannique Kenneth Minogue dénonçait le multiculturalisme comme étant une « dictature de la vertu » imposée par un état qui s'en sert pour pénétrer jusque dans nos pensées, nos sentiments d'appartenance nationaux, identitaires et historiques pour les refonder à l'image de l'idéologie multiculturaliste. Le théoricien et historien des idées américain Paul Gottfried, avait démontré comment la mise en oeuvre des politiques multiculturelles devenait un outil « thérapeutique » pour aseptiser toute pensée non conforme par un état qui traite toute dissension intellectuelle et sociale aux règles du multiculturalisme comme une psychose ou une maladie mentale. Suivant la pensée de Gottfried, ce rapport représente une réingénierie sociale, où, par le pouvoir de l'état, les citoyens seront remodelés par une thérapie de grande envergure à l'échelle nationale et que les programmes sociaux et « éducatifs » s'empresseront d'imposer.

Avec ce rapport, on ne peut manquer d'y voir le triomphe de la nouvelle gauche qui s'inspire d'un progressisme social qui - reconnaissant certaines avancées sociales -sacralise à outrance la « justice sociale » au travers des causes des droits des homosexuelles, antiracistes, et l'imposition de la théorie des genres par la désintégration du patriarcat et d'une société jugés beaucoup trop « blanche et hétérosexuel ». L'ancienne gauche marxiste inspirée par l'historicisme et la lutte des classes que représentait justement George Marchais, est effacée tranquillement du mouvement gauchiste alors que cette dernière a assimilé la globalisation et le capitalisme. Après tout, le rapport en question discute de l'avantage qu'une France « Arabo-orientale » aurait pour faire sa place dans cette globalisation sans fin et sans limites, illustrant à quel point la nouvelle gauche s'impose sur l'ancienne.

Un professeur pour qui j'avais travaillé et qui avait écrit sa thèse doctorale sur les politiques multiculturelles m'avait mentionné qu'il est frappant de constater que malgré une désapprobation et l'opposition, parfois presque uniformes, de plusieurs hommes politiques, chercheurs, théoriciens, philosophes, intellectuels et penseurs, les politiques multiculturalistes résistent et prennent de l'expansion partout en Occident. Le Québec traverse un débat social déchirant en ce moment et depuis quelques années alors que nous essayons de ne pas être englouties et assujettit par l'imposition du multiculturalisme anglo-saxon canadien. Si la France venait à succomber à cet assaut multiculturaliste, le Québec ne pourrait résister seul.

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