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Le discours abrutissant de nos politiciens-communicants sur l'État islamique.

17/10/2014 12:32 EDT | Actualisé 17/12/2014 05:12 EST

Alors que l'État islamique (EI) cogne à la porte de Bagdad et après le début des opérations militaires contre l'EI en Iraq et Syrie, un autre front s'est ouvert, médiatique celui-ci. Une offensive simultanée a été amorcée par nos politiciens et leurs conseillers en communication, contre leurs propres citoyens. Faisant fi de toute rationalité stratégique et en évitant de nous faire l'analyse des différentes variables en jeux au Moyen-Orient, le président américain Barack Obama s'est plutôt inspiré d'un récit biblique digne du livre de l'Apocalypse pour nous expliquer que l'EI représentait le « Mal » incarné et par conséquent que les États-Unis et l'Occident ne pouvaient qu'intervenir.

Il est paradoxal de constater que le discours de guerre de nos élites est inspiré d'un vocabulaire religieux tout en s'adressant à une société occidentale déchristianisée, laïcisée et d'un athéisme grandissant. On est en droit de penser que si nos dirigeants font appel à des craintes cachées au plus profond de notre inconscient judéo-chrétien, c'est peut-être pour dissimuler un manque de stratégie à l'instar des dernières guerres d'Iraq et d'Afghanistan. Si la technique était efficace à l'époque de l'administration Bush, elle semble toujours l'être pour l'administration Obama.

Nos dirigeants occidentaux ont pris bien soin de ne pas mentionner comment, quand et dans quelles conditions les opérations militaires contre l'EI se termineraient. Quels sont les objectifs et surtout qu'adviendra-t-il de l'Iraq et de la Syrie une fois le « mal » que représente l'EI éliminé ? Nos politiciens-communicants professionnels n'osent dire qu'éliminer les forces de l'EI aura surement comme conséquence de livrer la Syrie sur un plateau d'argent à Bachar Al-Assad alors que ce dernier n'aura qu'à attendre que les forces aériennes occidentales éradiquent l'EI, l'ennemi principal d'Assad.

Il faut garder à l'esprit que nos dirigeants sont depuis longtemps convertis aux techniques de communication. Le ministre des affaires étrangères français Laurent Fabius, le premier ministre britannique David Cameron, ou même Barack Obama, en théologiens compétents qu'ils sont, se sont empressé de nous expliquer que l'EI n'est pas « islamique », comme si le plus grand danger était la perception occidentale du monde musulman et non le combat vieux de 14 siècles entre les variantes sunnite et chiite de l'Islam. De façon prévisible, aucun de nos représentants ne s'est porté volontaire pour nous expliquer si les alliés des forces occidentales, l'Arabie Saoudite et le Qatar, le premier salafiste et le second allié des Frères musulmans, représentent le « véritable » Islam.

On évite surtout de discuter des liens entre l'EI et les deux monarchies du golfe persique qui ont joué le rôle de financiers et d'armuriers de l'EI alors que ces derniers combattaient Assad en Syrie. Pourquoi nous expliquer que les dynasties du golfe ont instrumentalisé l'EI pour entraver l'influence et la puissance iranienne au Moyen-Orient et qu'ils appellent l'Occident à l'aide maintenant qu'ils en ont perdu le contrôle ? Pourquoi nous expliquer que cette confrontation prend place au sein d'un conflit de 14 siècles au cœur de l'Islam entre sunnite et chiite quand on peut simplement réduire un conflit d'une telle complexité à une simple dichotomie entre le bien et le mal ?

Soit le la complexité d'un conflit interreligieux millénaire dans lequel nos dirigeants nous lancent sans stratégie échappe à notre compréhension, soit l'Occident ne peut plus endurer les complexités du réel qui ne cadre pas dans notre vision binaire, enfantine, d'un monde qui s'explique par le « bien » et le « mal ». Nos élites mondialisées et néolibérales ne peuvent plus accepter qu'un peuple, le monde musulman dans ce cas-ci, ne veuille pas s'extirper de leur histoire, qu'ils s'entêtent à perpétuer des conflits millénaires définissant leur civilisation et qui est un élément fondamental dans le cadre d'un jeu géostratégique aux conséquences bien réelles. Il est difficile de ne pas se sentir infantilisé par des hommes politiques qui se consacrent à gérer nos sentiments, nos émotions, nos réactions par leurs techniques de communication qui n'ont qu'un objectif : nous éloigner des conditions réelles du conflit. Si les interventions contre l'EI pouvaient se justifier stratégiquement, l'assaut contre notre entendement par nos propres dirigeants ne l'est pas.

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