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Le Québec face au protectionnisme américain

29/03/2017 09:07 EDT | Actualisé 29/03/2017 09:07 EDT

Malgré les relations cordiales que le Canada et le Québec ont réussi à établir avec le gouvernement Trump depuis l'élection de novembre dernier, et malgré les mots rassurants de plusieurs porte-paroles économiques et politiques des deux côtés de la frontière, on aurait tort de sous-estimer l'ampleur des risques et des défis auxquels le Québec devra faire face à mesure que les nouvelles politiques économiques et commerciales du gouvernement américain se dévoilent. Dans un rapport récent, nous avons aussi soutenu que la renégociation de l'ALENA, bien qu'importante, ne sera qu'un facteur parmi d'autres dans le réaménagement des relations commerciales nord-américaines et mondiales.

Pour le Québec, la conjoncture n'est pas idéale. Malgré la chute du dollar canadien, et une reprise modeste récemment, le secteur manufacturier peine à retrouver son souffle, et les entreprises investissent peu, à la grande surprise de plusieurs économistes. Pendant ce temps aux États-Unis, notamment depuis la récession de 2008, on assiste à une augmentation rapide de la compétitivité des entreprises américaines relativement à celles de la plupart de ses partenaires commerciaux, incluant le Canada. Les coupures dans les salaires, la réduction des avantages sociaux et la baisse substantielle des coûts énergétiques expliquent en bonne partie l'amélioration de la position des États-Unis, et, par le fait même, la fermeture de nombreuses usines américaines au Canada dans la dernière décennie, souvent à l'avantage des États du sud des États-Unis.

Les politiques du gouvernement Trump vont de toute évidence renforcer la compétitivité et la rentabilité des entreprises opérant en sol américain. On prévoit des baisses d'impôts sur les profits des entreprises (de 35% à 20%), l'élimination d'une bonne partie des règlementations et le rapatriement d'une partie des 2.6 trillions de liquidités que des filiales d'entreprises américaines ont accumulés à l'étranger, et ce, dans des conditions très favorables (baisse du taux d'imposition de ces profits à 10%). Dans le secteur de l'énergie, par exemple, le gouvernement prévoit accélérer l'exploitation du gaz, du pétrole et du charbon, sans contraintes géographiques ou environnementales, ce qui réduira certainement les coûts de production des entreprises américaines, mais exercera aussi beaucoup de pression sur les exportations canadiennes d'énergie.

L'ajustement fiscal à la frontière (AFF) est une autre mesure qui affecterait tous les partenaires commerciaux des États-Unis. Celle-ci pourrait être mise en place unilatéralement et n'aurait pas besoin d'être incluse dans le cadre d'une renégociation de l'ALENA. L'AFF imposerait aux entreprises importatrices dont les produits ou services seraient consommés aux États-Unis une taxe ou une pénalité qui aurait pour effet de rendre les importations moins concurrentielles et ultimement d'avantager la production locale. Selon une étude de la Banque Nationale (Recherche économique, 12 janvier 2017), une taxe de 10% ferait chuter les exportations canadiennes de 9% (excluant le pétrole). Les secteurs aérospatial et pharmaceutique, par exemple, seraient certainement vulnérables à une telle taxe. Un autre risque pour les entreprises qui exportent aux États-Unis ou qui voudraient s'y implanter découlerait d'une interprétation plus large, voire abusive, des exigences et restrictions liées à la sécurité nationale.

L'objectif est clair: favoriser les entreprises déjà établies aux États-Unis, et inciter les fournisseurs étrangers à s'implanter au pays.

Dans le cadre de la renégociation de l'ALÉNA, les États-Unis voudront sans doute réduire les restrictions au «Buy America», notamment pour les contrats d'approvisionnement en biens et en services du secteur public américain. Ils voudront aussi limiter la part de composantes étrangères qu'un produit peut contenir pour conserver l'exemption des droits de douane prévue dans le traité. L'objectif est clair: favoriser les entreprises déjà établies aux États-Unis, et inciter les fournisseurs étrangers à s'implanter au pays.

À toutes ces mesures s'ajoutent les «situations spéciales» qui pourraient avoir des conséquences importantes à court et moyen terme sur l'économie du Québec. Ici, le bois d'œuvre et la gestion de l'offre en agriculture figurent en tête de liste. Même si ces deux dossiers sont pancanadiens, l'économie du Québec est particulièrement vulnérable vu l'importance de ces secteurs et les milliers d'emplois qui s'y rattachent. Dans les deux cas, le Canada se retrouve aussi en position de faiblesse. Les associations qui représentent le secteur agroalimentaire américain prétendent que l'imposition de quotas et tarifs par le Canada coûte des milliers d'emplois aux États-Unis. Dans le cas du bois d'œuvre, un litige vieux de 35 ans, on s'attend à ce que les États-Unis imposent prochainement des droits compensatoires qui pourraient atteindre de 25 à 30%, ce qui aurait un impact important sur les petits producteurs québécois.

On dira que le Canada et le Québec bénéficient de nombreux atouts dans leurs relations avec les États-Unis, y compris une balance commerciale relativement équilibrée, des rapports géopolitiques privilégiés et des chaines de valeur fortement intégrées, qui seront fort utiles pour régler les contentieux bilatéraux. Par contre, la plupart des politiques économiques américaines auront des impacts notables sur l'économie mondiale, mais tout particulièrement sur les partenaires dont l'économie dépend largement des échanges avec les États-Unis, dont le Québec.

Fournier, P. (2017). Le Québec face au protectionnisme américain: analyse préliminaire et stratégies . Cahier du CÉRIUM Working Paper No10. Centre d'études et de recherches internationales, Université de Montréal.

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