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Une autoroute élargie en hommage à un réformateur oublié

Pourquoi rendre hommage à Godbout me direz-vous ? La question est en effet légitime puisqu'aujourd'hui plus personne ne se souvient du bilan de ce précurseur, victime de la cabale des nationalistes québécois qui en ont fait un traître à la patrie.

23/09/2017 08:00 EDT | Actualisé 23/09/2017 08:00 EDT
Université de Montréal, division des archives - E0082 - 1FP.05864
Le bilan politique de Godbout est d'une importance majeure, au point où Jean Charest n'avait pas hésité à se comparer à lui.

Alors que le gouvernement annonce en grande pompe l'élargissement de l'autoroute Laurentienne à Québec, il serait temps d'en profiter pour rendre hommage au grand-père de la Révolution tranquille Adélard Godbout. Pendant que ses pairs parlementaires Maurice Duplessis, Jean Lesage, Robert Bourassa, René Lévesque, Henri Bourassa, Pierre Bertrand (!!), Pierre Laporte et même les rois de France Louis XIV, Henri IV et Saint Louis ont tous eu droit à un hommage routier d'importance, la mémoire de ce grand humaniste est reléguée aux oubliettes.

Pourquoi rendre hommage à Godbout me direz-vous ? La question est en effet légitime puisqu'aujourd'hui plus personne ne se souvient du bilan de ce précurseur, victime de la cabale des nationalistes québécois qui en ont fait un traître à la patrie. Pourtant le bilan politique de Godbout est d'une importance majeure, au point où Jean Charest n'avait pas hésité à se comparer à lui, lorsqu'il s'était inclus de façon grandiloquente et burlesque dans le club sélect des « grands bâtisseurs du Québec » en 2009.

Un bilan politique exceptionnel

Venu à la chefferie dans la foulée du scandale de patronage de l'administration libérale de Taschereau, Godbout est porté au pouvoir en 1939, à la suite de la révélation des mêmes travers de corruption au sein du premier gouvernement de Maurice Duplessis. Outre des éléments anecdotiques comme l'adoption officielle de la devise « Je me souviens » dans les armoiries du Québec, le gouvernement Godbout, durant son court mandat, fit adopter des lois à portée sociale majeure, souvent en porte-à-faux avec les courants dominants de la société québécoise.

En 1940, il ignora ainsi l'opposition conjointe et virulente de l'Église, de l'Union nationale, de nombreux intellectuels comme Henri Bourassa et Olivar Asselin, et même des associations féminines comme la Catholic Women League et les Cercles des fermières pour appuyer les revendications des féministes comme Thérèse Casgrain et Idola Saint-Jean en accordant le droit de vote aux femmes au provincial. Il menaça même le cardinal Rodrigue Villeneuve de céder sa place à un collègue notoirement anticlérical s'il n'arrêtait pas sa cabale contre le projet de loi. En 1941, il étendit ce droit de vote au palier municipal.

« Si nous comparons le niveau intellectuel de l'homme et de la femme, je pense bien que celui de la femme est plus élevé. Les femmes de notre province sont en général plus instruites que les hommes, par conséquent mieux préparées à juger nos problèmes sociaux. Je réclame donc le droit de vote pour la femme afin d'élever le niveau de nos discussions politiques, pour assurer plus d'ordre et de dignité dans nos assemblées et pour que les générations futures soient mieux préparées que nous à leur tâche. » Adélard Godbout 1940

Passionné par l'éducation de par sa formation d'agronome et son expérience de professeur, Godbout n'avait de cesse de prôner une réforme de l'enseignement en insistant sur l'importance d'une formation qui soit « surtout réaliste et pratique » et en dénonçant le cours classique traditionnel conçu avant tout pour faire des prêtres, peu pourvu d'éléments scientifiques et mal adapté aux réalités des enfants de cultivateurs. Il procéda donc à la fondation d'institutions d'enseignement pratique et, en 1943, rendit obligatoire l'instruction publique jusqu'à l'âge de quatorze ans, tout en instaurant la gratuité de l'éducation au primaire, en dépit encore une fois de l'opposition de plusieurs groupes de pression et de l'Union nationale.

En 1944, le gouvernement Godbout adopta aussi une loi qui attribua aux travailleurs le droit à l'association et à l'accréditation syndicale, à une époque où ce droit était souvent perçu comme une revendication « communiste ». Il nationalisa ensuite les controversées compagnies électriques Montreal Light, Heat and Power, Montreal Island Power et Beauharnois Light Heat and Power, pour créer Hydro-Québec, sous les récriminations de la presse anglophone et de Duplessis qui accusa le gouvernement de perpétrer un « attentat au droit de propriété » et d'utiliser une « méthode bolchévique et tyrannique ». Il confia ensuite à Hydro-Québec le mandat de l'électrification rurale, une politique dont les dividendes devraient par la suite être récoltées par l'Union nationale. Finalement, Godbout eut le temps de déposer un premier projet de loi sur la protection de l'enfance, avant d'être battu aux élections par l'Union nationale sur le thème de la conscription obligatoire.

« Il faut assurer à la jeunesse une préparation avantageuse. À ce devoir, nous ne faillirons pas. À l'éducation rendue plus pratique, nous voulons ajouter pour nos jeunes l'occasion de devenir des maîtres dans des industries qui seront bien à nous. » Adélard Godbout 1941

Une crise politique et morale

La crise de la conscription n'est pas à l'avantage de Godbout. Lors de la campagne électorale de 1939, il s'engagea tout d'abord « sur l'honneur » à remettre sa démission et même à combattre son parti « si un seul Canadien français est mobilisé sous un régime libéral ou même un régime provisoire auquel participeraient nos ministres actuels dans le cabinet de M. King». S'il demanda au gouvernement fédéral de cesser toute propagande pour le recrutement de soldats dans les campagnes québécoises et s'exposa ainsi à la vindicte de la presse anglophone, il défendit en 1940 la loi fédérale de mobilisation pour la défense du Canada en cas d'attaque « sur son propre sol et dans ses eaux territoriales » en invoquant le devoir à la défense du pays.

Cette première mesure fédérale ne suscita pas de réelle vindicte populaire, mais avec l'avancée foudroyante de l'armée allemande en Europe, la défaite de la France et l'attaque du Japon contre les possessions britanniques en Extrême-Orient, la question de la participation des Canadiens à la guerre devenait cruciale. Godbout lui-même semble avoir intimement partagé les convictions des partisans de l'effort de guerre. De concert avec le cardinal Villeneuve, il multiplia les interventions pour l'enrôlement volontaire, visita les camps d'entraînement et adopta une loi spéciale pour permettre aux municipalités de souscrire aux emprunts de guerre.

Le plébiscite de 1942 qui demanda à la population de permettre au gouvernement fédéral de revenir sur sa promesse faite durant l'élection de 1940 de ne pas tenir de conscription sonna le glas de son appui populaire. Pris en étau entre les loyalistes du Canada anglais et les nationalistes québécois, Godbout eut beau protester : « Je suis contre, j'ai toujours été contre et, aujourd'hui plus que jamais, je suis contre l'envoi de soldats outre-mer », il donnait l'image de ce qu'il était : le chef d'un parti provincial divisé, inféodé à sa maison-mère et sans pouvoir réel sur le cours des choses. Le résultat du plébiscite qui donna au Québec un pourcentage écrasant en faveur du non, mit en exergue les visions irréconciliables du Canada français et du Canada anglais. En 1945, lorsque près de 13 000 Canadiens furent envoyés combattre à l'étranger, l'image du Godbout pliant l'échine devant le fédéral et incapable de défendre la nation canadienne-française avait déjà imprégné les mentalités.

Pour avoir gouverné en des temps troubles Godbout mérite-t-il l'oubli dans lequel l'histoire l'a plongé ? Ce n'est pas faire injure à la vérité que de replacer dans son contexte cet homme de cœur qui croyait fermement à la nécessité de lutter contre les régimes totalitaires du Pacte tripartite, tout en préservant de son mieux les intérêts de ses concitoyens. Nul doute que sans la Seconde Guerre mondiale Godbout aurait été réélu et que la Révolution tranquille serait survenue 15 ans plus tôt. Les compromissions qui lui sont reprochées ne sauraient faire oublier son apport considérable à l'épanouissement de la société québécoise. Les politiciens concernés feraient œuvre utile en prenant fait et cause pour le remplacement du nom insipide de l'autoroute Laurentienne par celui d'Adélard Godbout.

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