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Non, on ne peut pas faire confiance à l'Agence d'inspection des aliments

11/06/2013 11:40 EDT | Actualisé 11/08/2013 05:12 EDT

Le comité d'experts, mandaté par le gouvernement Harper pour enquêter sur la viande de bœuf contaminée par la bactérie E. coli à l'automne 2012, blâme tout autant l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA) que la compagnie XL Foods, qui a produit la viande. Les trois experts concluent que cette contamination, qui a rendu malade au moins 18 personnes et provoqué le plus grand rappel de viande de bœuf de l'histoire canadienne, aurait facilement pu être évitée n'eut été de la négligence des deux intervenants.

Un système d'auto-inspection défaillant

Escherichia coli est une bactérie qui se trouve normalement dans l'intestin des mammifères et des oiseaux. Elle est toutefois plus présente lors des saisons chaudes et chez des animaux confinés en grand nombre dans un espace restreint. Elle peut s'infiltrer dans la viande elle-même lorsque le système gastro-intestinal des animaux transformés en viande se perfore au cours du dépeçage, lorsque la viande entre en contact avec des lames ou d'autres machineries de découpage mal nettoyées ou encore, par le biais d'un travailleur d'abattoir lui-même contaminé par la bactérie. Le comité d'enquête avait donc pour mission de découvrir comment la viande contaminée par la bactérie avait pu quitter l'usine de XL Foods et se retrouver en vente sur le marché.

Dans ce rapport, qui contient 30 recommandations, le comité met en exergue un problème fondamental dans l'industrie de l'abattage industriel, celui de l'auto-inspection. Le système en place repose en effet sur la diligence de l'entreprise qui a le devoir de s'inspecter elle-même, sous la supervision de l'ACIA. C'est à l'entreprise que revient tout d'abord la tâche d'échantillonner la viande, d'analyser les résultats des échantillonnages et d'entretenir l'équipement. Or, les techniques d'échantillonnages de XL Foods n'étaient pas uniformes. Elle n'analysait pas les résultats obtenus et n'appliquait pas son programme d'amélioration de la salubrité des aliments (PASA), qui n'avait jamais été révisé depuis 2009. Elle n'assurait pas non plus une tenue adéquate des dossiers sur les activités de surveillance. De surcroit, l'entretien et l'assainissement de l'équipement était «hautement problématiques».

Une supervision laxiste

De son côté, l'ACIA ne surveillait pas le PASA de l'entreprise et ne procédait à l'inspection des procédures d'assainissement que deux fois par semaine, au hasard. Pour le comité, il est clair que les lacunes de XL Foods auraient dû être révélées par les inspecteurs de l'ACIA avant que la contamination ne survienne. En effet, dès que ces derniers ont mené une inspection approfondie après la découverte de la contamination, ils ont notamment constaté que l'appareil de pasteurisation des carcasses fonctionnait mal et que 12 des 100 buses d'alimentation en eau étaient obstruées.

Il semble toutefois que l'ACIA avait d'autres priorités car un poste d'inspection supplémentaire avait été ajouté à seule fin de contre-vérifier l'innocuité de la viande destinée à être expédiée au Japon. Une note de service émise par le superviseur de l'ACIA aux inspecteurs indiquait d'ailleurs «À moins qu'il ne s'agisse de bœuf destiné au Japon, la chaîne de production ne soit pas être ralentie ni arrêtée à moins d'une urgence; ne vous occupez pas de l'ingesta et des autres contaminations visibles, qui seront éliminées plus tard en aval...»

On savait déjà que l'ACIA se souciait très peu des problèmes éthiques liés aux actes de cruauté envers les animaux abattus. Le rapport souligne en plus l'existence chez les autorités d'une attitude qui dissuadait le personnel de XL Foods et de l'agence de signaler les problèmes de salubrité alimentaire. Les superviseurs décourageaient ainsi les inspecteurs d'émettre des demandes d'action correctives lorsque des infractions étaient portés à leur attention. Ce constat amène le comité à recommander en premier lieu que l'ACIA favorise «une solide culture de la salubrité des aliments parmi les employés, qui doivent être encouragés à prendre l'initiative dès que des problèmes potentiels de salubrité des aliments sont établis» et que lorsque «le personnel de l'établissement détecte des problèmes qui pourraient nuire à la salubrité des aliments, il doit pouvoir les signaler à un superviseur.»

Un gouvernement sans vision

Le 11 avril 2012, le gouvernement Harper annonçait fièrement une coupure de 56 millions de dollars au budget de l'ACIA, pouvant mener à la mise à pied d'une centaine d'inspecteurs. Interpellé alors sur son inaction depuis le dépôt du rapport Weatherhill, qui blâmait en 2009 le système d'inspection de l'ACIA pour ses «lacunes inacceptables», suite à l'épidémie de listériose causée par Maple Leaf foods, le ministre de l'Agriculture Gerry Ritz s'était contenté de défendre le système en place. Aujourd'hui, ce gouvernement, qui a investi massivement dans la promotion de la royauté britannique et la guerre de 1812, clame haut et fort qu'il accepte en bloc les recommandations du nouveau rapport et promet d'investir 16 millions en trois ans pour mettre sur pied des «équipes de supervision mobiles» à l'ACIA.

Cette initiative cosmétique ne soignera pas le mal qui réside dans l'auto-inspection, devenu la norme dans l'industrie de la viande nord-américaine. Comme l'affirmait un représentant syndical cité par le comité «ceux qui s'auto-réglementent empruntent plus facilement des raccourcis». Les rapports qui se succèdent livrent tous le même constat : laisser à l'industrie de la viande la tâche de s'inspecter elle-même sous la supervision indolente de l'ACIA est une pratique déplorable et dangereuse.

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