LES BLOGUES

Dénoncer la cruauté des éleveurs industriels est dorénavant un crime puni par la loi

20/04/2013 11:10 EDT | Actualisé 19/06/2013 05:12 EDT

Depuis quelques années, les organismes de protection des animaux ont recours à une méthode spectaculaire pour dénoncer les actes de cruauté des éleveurs industriels: le vidéo. Celui montrant des truies et des porcelets torturés chez Puratone, au Manitoba, avait provoqué un tollé notable en décembre 2012. Ulcérés par l'effet souvent dévastateur de telles images sur leurs activités, les lobbys de l'élevage industriel ont réussi a convaincre une douzaine d'États américains d'adopter ou d'étudier des lois destinées à empêcher la révélation des actes de brutalité commis dans leurs établissements et punissant les personnes en révélant l'existence.

Des enquêtes trop efficaces

Les associations de protection d'animaux sont souvent obligées de mener elles-mêmes des enquêtes pour pallier le manque d'inspecteurs gouvernementaux ou encore l'absence d'intérêt des ministères à vocation agricole, surtout préoccupés par le bien-être économique des exploitations. Elles ont ainsi un important palmarès de dénonciations à leur actif.

À titre d'exemple, en 2007, une enquête menée chez Hallmark Meat Packaging, un des principaux fournisseurs de viande de bœuf dans les écoles de Chino en Californie, a permis de démontrer que, pendant six semaines, des bovins malades incapables de se déplacer étaient victimes de sévices sur le parcours les menant à l'abattoir. Le vidéo révélait non seulement les actes de maltraitance, mais le fait que de la viande d'animaux malades était distribuée dans les écoles. D'autres cas célèbres comme les cochons et porcelets battus du Wyoming ou encore les chevaux de course brûlés à l'acide au Tennessee ont fait les manchettes depuis deux ans. Chacune de ces enquêtes a ensuite permis aux autorités gouvernementales de prendre des mesures judiciaires qu'elles n'auraient pas prises autrement.

Ces dénonciations peuvent non seulement mener à des condamnations, mais leur impact est en plus dommageable pour l'image de l'ensemble des producteurs de viande. Une étude menée en 2010 par deux chercheurs en économie agricole, U.S. Meat Demand : The Influence of Animal Welfare Media Coverage, soutient en effet que l'attention médiatique accordée au bien-être des animaux soumis à l'élevage industriel a un impact significatif sur le taux de consommation de viande aux États-Unis.

Des lois qui musèlent

Plutôt que de faire pression pour que cesse la maltraitance et la cruauté, certains gouvernements ont donc plié devant les lobbys de l'élevage industriel et choisit de punir les dénonciateurs. Les nouvelles lois sont inspirées du modèle proposé par l'American Legislative Exchange Council, une association qui se présente comme des «législateurs conservateurs qui partagent les vues de gouvernement minimal, de libre-marché et de liberté individuelle». Son Animal and Ecological Terrorism Act interdit notamment de pénétrer dans un établissement pour commettre un acte prohibé par cette loi ou de filmer ou photographier des élevages industriels pour «diffamer l'établissement ou son propriétaire» et crée en sus un «registre de terroristes» dans lequel sont inclus pendant trois ans les noms des personnes condamnées.

Les trois prohibitions majeures qui se retrouvent tour à tour ou ensemble dans les lois retenues par les États sont:

- l'interdiction de filmer ou photographier à l'intérieur des établissements d'élevage industriel ou des abattoirs;

- l'interdiction de pénétrer sous de fausses représentations;

- l'interdiction de remettre aux autorités les vidéos ou les photographies plus de 24 ou 48 heures après les événements.

Le billet de Paul Yanic Laquerre se poursuit après la galerie

10 Worst States For Animal Abuse Laws

En pratique, il sera donc impossible pour un membre d'un organisme de protection de se faire embaucher dans un établissement en ayant comme intention de mener une enquête sans être accusé de «fausses représentations». De plus, l'obligation de remettre aux autorités les vidéos ou les photographies dans un court délai après les infractions empêche les dénonciateurs de démontrer que les actes de cruauté font partie d'un système mis en place par l'exploitant et ne sont pas que le résultat d'actes isolés commis par quelques employés incompétents.

Des lois similaires au Canada ?

Considérant que l'élevage industriel répond aux mêmes normes et considérations économiques aux États-Unis et au Canada, il est fort probable que les puissants lobbys d'éleveurs industriels, toujours concernés par l'investissement monétaire qu'implique une amélioration des conditions de vie animales, aient déjà fait pression pour que de telles lois soient mises en vigueur au pays. Le gouvernement Harper serait de toute évidence sensible à leurs arguments économiques.

Par ailleurs, mêmes si les pratiques dévoilées par les organismes de protection d'animaux sont contestables au niveau éthique, elles sont souvent conformes à la loi et la réglementation. Les normes relatives aux actes de cruauté qui ont été négociées avec les producteurs se résument en effet au Canada et au Québec à quelques articles épars, complétés par des orientations administratives. Leur terminologie vague du type «les animaux pour alimentation humaine doivent être manutentionnés de façon à ne pas subir de souffrances inutiles» laisse toute la place à l'arbitraire des inspecteurs gouvernementaux.

De façon générale, l'Amérique du Nord a toujours été plus rébarbative à adopter des mesures d'élevage éthique que la majorité des pays européens et le Québec est loin de prêcher par l'exemple. Ainsi, même si le quart des éleveurs européens fait toujours la sourde oreille, les cages de gestation de 55 à 70 cm dans lesquelles sont confinées les truies enceintes, sont déjà bannies dans l'Union européenne et même dans neuf États américains, alors qu'il n'est pas question de le faire avant 2023 au Québec, où les éleveurs réclament une subvention de 305 millions de dollars.

Devant l'indifférence des consommateurs peu enclins à payer leur viande plus chère, il est difficile de contredire Jean-Paul Laforest, professeur au département des sciences animales, qui affirmait en 2012 que «le bien-être animal n'est pas une grande préoccupation au Québec» Dans cette optique, les lois muselières ne sont peut-être même pas nécessaires ici pour sauvegarder l'image de l'industrie.