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Que faire face à Erdogan, le dilemme de l'Occident?

09/08/2016 10:33 EDT | Actualisé 09/08/2016 10:33 EDT

Alors que la Turquie, sous l'autorité de Recep Tayyip Erdoğan, mène une purge sans précédent au sein de la société, de la fonction publique, des miliaires, des magistrats et des journalistes, l'Occident a des états d'âme.

S'il ne saurait être question de cautionner le recours à la violence pour prendre le pouvoir, bien que cette irruption soudaine des militaires dans la vie politique turque ait révélé un vrai malaise face à la mise en place d'un régime dit «islamo-conservateur», force est de constater que la réponse du président turc a été et demeure complètement disproportionnée.

Les intérêts stratégiques des États-Unis

Toutefois, cette purge massive qui viole tous les jours la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme dont fait pourtant partie la Turquie, ne semble susciter que des réactions mitigées et quelque peu velléitaires...

Les États-Unis sont les premiers à tergiverser. John Kerry, le secrétaire d'État américain dont Ankara a annoncé la visite à la fin du mois d'août, après avoir condamné la tentative de putsch du 15 juillet, a refusé de condamner la répression menée par les autorités turques à l'encontre de tous les corps de la société.

La préservation stratégique de l'armement nucléaire américain constitue la principale préoccupation du moment.

Les États-Unis, qui défendent leurs intérêts, n'ont de préoccupation que pour la situation stratégique de la Turquie, membre de l'OTAN, située dans une région en proie à l'anarchie, notamment en Syrie et en Irak. Située à proximité immédiate de la région où sévit l'État islamique, les États-Unis, qui ont promis de détruire cette organisation terroriste, sont aussi en concurrence permanente avec Vladimir Poutine, soutien évident du régime de Bachar Al-Assad et qui, tout en frappant le groupe État islamique, ne rechigne pas à bombarder également les opposants au régime du chef de l'État syrien. M.Poutine doit, en outre, recevoir M. Erdoğan en début de semaine à Moscou.

Ainsi, la base d'Adana où sont situées des bombes nucléaires des États-Unis à quelques 70 kilomètres de la frontière syrienne présente un intérêt capital pour les Américains. On comprend que la préservation stratégique de l'armement nucléaire américain constitue la principale préoccupation du moment.

Mais jusqu'où cette positon peut-elle aller? M. Erdoğan a lancé un mandat d'arrêt contre Fethullah Gülen, qui n'a aucune valeur juridique puisque la magistrature a été mise au pas et est désormais aux ordres du chef de l'État, en contradiction flagrante avec les article 6 et 13 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sur les droits à un recours effectif et procès équitable devant un tribunal indépendant et impartial.

L'Europe face à la peur d'un afflux de réfugiés

L'Europe, quant à elle, est tétanisée à l'idée que condamner la Turquie pour les exactions commises par Recep Tayyip Erdoğan. Une condamnation pourrait conduire à rendre caduc l'accord conclu au mois de mars sur les réfugiés.

D'ailleurs, le chantage turc sur cette question fonctionne à plein régime et la menace de ne plus respecter cet accord a clairement été exprimée. Mais la menace ne s'arrête pas là: la Turquie, comme si de rien n'était, continue à exiger une libéralisation des visas pour ses ressortissants, alors qu'il est évident que les conditions ne sont plus remplies pour satisfaire cette exigence ni en droit, ni sur le plan politique!

Cette grande hésitation s'est exprimée à travers la bouche du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, qui a fait connaître sa position selon laquelle interrompre les négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne serait «une grave erreur», alors qu'il est évident que, de fait, ces négociations ne peuvent plus raisonnablement continuer. Aucune décision du Conseil européen n'a été prise sur ce point, toutefois, le gouvernement autrichien a exigé l'arrêt des négociations.

Malgré la menace d'une rupture de l 'accord du mois de mars sur les réfugies, pour lequel l'Union européenne a tout de même versé à la Turquie deux milliards d'euros [2,9 milliards de dollars canadiens], même si ce chiffre est contesté par Ankara, on ne voit pas bien comment tant les négociations sur la libéralisation des visas que celles relatives à l'adhésion de ce pays à l'Union européenne pourraient se poursuivre.

Le devenir économique de la Turquie

Sauf à perdre une fois de plus la face, l'Union européenne doit prendre une position solide et cohérente sur ce point. D'ici la fin du mois, les ministres des Affaires étrangères devraient se réunir et décider, au moins, d'un moratoire. Car une fois de plus, en se bornant à exprimer ses «inquiétudes» sur le cours des événements, l'Union européenne est en train de méconnaître ce qui fonde ses valeurs de démocratie et d'État de droit. L'Union européenne ne saurait se renier au sein mêmes de ses coulisses diplomatiques.

Céder au chantage turc ne mènerait à rien. Il convient aussi de ne pas oublier la réalité économique: l'Union européenne constitue le premier partenaire commercial de l'Europe; elle ne peut se permettre de détruire cette relation, notamment avec l'Allemagne. Une répression sans borne, l'instauration d'une dictature, ne pourraient que conduire à détruire les bases de ce qui a fait le succès économique de la Turquie ces dernières années.

M. Erdoğan devrait avoir au moins cette once de lucidité.

Ce billet a initialement été publié sur le Huffington Post France.

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