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La grincheuse en talons hauts

16/09/2015 01:51 EDT | Actualisé 16/09/2016 05:12 EDT

Avez-vous déjà ressenti le vide laissé par une personne qui vous était chère? Un jour, elle y est, et le lendemain, disparue. C'est avec cette impression qu'elle nous a quittés, bien qu'en réalité, il se soit écoulé quelques mois entre l'annonce et le dénouement. Je ne t'aurai connue que quelques années, mais bon Dieu que je t'ai pleurée. Ton départ est venu ouvrir les valves d'un autre deuil que je n'avais pas encore tout à fait vécu, sauf qu'avec toi, je n'ai pas eu le temps de m'y faire et l'ai vécu autrement. Excusez les quelques détails de type verbal, comportemental ou médical qui peuvent être quelque peu erronés dû au narrateur que j'utilise, mais l'essence même du message lui est authentique. En mémoire de toi, la grincheuse en talons hauts que je surnommais affectueusement, tu seras à jamais dans nos cœurs.

Tu croyais t'être fait mal en tombant quelques jours auparavant. Quelques semaines plus tard le diagnostic est tombé. Cancer. Foutu cancer. Les mots utilisés étaient différents: «carcinome différencié de la thyroïde» ou quelque chose comme ça. Froidement, on pourrait croire qu'à l'écoute de ce terme, deux Advil aux quatre heures et beaucoup de repos suffiraient. Non. Le cliché de la tonne de brique reçue en plein visage à l'annonce de ces mots est faible. Je l'ai ressenti dans tout le corps. Ce même corps qui a figé froidement avec, au plus, une expiration par le nez en signe d'impuissance et de dépit. Le médecin devait encore parler car ses lèvres bougeaient sans qu'aucun son ne soit perçu. Le corps s'est refermé. Aucune information n'y pénétrait. C'était le vide, c'était la mort qui venait de frapper à la porte.

Bien qu'il n'y ait pas de mots qui entraient, pas plus n'en sortaient. Les idées elles, se bousculaient les unes sur les autres, encore et encore. Intérieurement, aucune phrase ne pouvait se terminer sans qu'une autre ne débute. Les phrases se répétant constamment dans sa tête. C'était le chaos. C'était le chaos.

Sortir du bureau, sans réaction excessive mais seulement au radar. La compassion et la main de l'être aimé aidaient à mettre un pas devant l'autre. Aucun mot lourd de sens n'a été prononcé durant le retour à la maison. Quand bien même ils étaient sortis, ils auraient été incohérents et inaudibles. Aucun mot sauf «christ de cancer!» Ceux-là ont bien été prononcés, mais il y a de ces sacres qui n'en sont pas lorsqu'un autre mot encore pire les accompagne, comme dans ce cas-ci. Un serrement de main en signe de réconfort s'en est suivi mais la livraison de ce geste s'est butée à la réception à une fermeture involontaire.

Je n'avais aucun contrôle. J'étais là, ne pouvant rien changer à part aggraver son état. Qu'a-t-elle fait pour mériter cela? Elle était le cliché incarné du cœur sur deux pattes (chaussée de talons hauts). Pourquoi elle? Pourquoi maintenant? Pourquoi seulement à la mi-trentaine? Pourquoi apprendre cela lors d'une journée somme toute ensoleillée? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Elle ne l'a pas voulue, personne ne le veut. Si ce n'était pas elle, ce serait une autre. Une vie fauchée est une vie de trop. Employez la banalité qui vous convienne, elle fera l'affaire car, voyez-vous, je ne choisis pas ma cible. L'énergie débordante, toujours sur le fil de départ de toute activité proposée, fatiguée, épuisée ou non. Grincheuse quelques fois, certes, mais avec tant de bons côtés, ce petit état d'âme occasionnel lui allait parfaitement et était souvent dilué avec de gros fous rires bien sentis. Toujours à l'écoute de tous et chacun où elle te faisait voir la solution simple à ton problème qui, selon elle, n'en était pas un. Si je pouvais pleurer ou crier, je le ferais mais, malheureusement, je ne peux que constater le déchirement de cette petite famille qui devra apprendre à vivre avec cette épreuve et tenter de la combattre du mieux possible avec les ressources offertes et disponibles.

Comment l'annoncer maintenant? Il n'y a pas de bonnes ou mauvaises façons. Il n'y a que le résultat qui importe. La vie est difficile à expliquer, alors quoi penser de la probabilité de la mort? Parce que dans ce cas, nous ne pouvons pas le dire haut et fort, mais il est impossible de ne pas l'envisager. Cela peut être invisible et existant à la fois, c'était le cas cette fois-ci. J'étais présent lors de l'annonce par le médecin et je le serai tout autant lorsque sera venu le temps de le faire aux proches. Un passage obligé à emprunter, mais à quel point pire que ce que tu viens de vivre? Ils devront comprendre et apporteront leur support tous et chacun à leur façon et, dans mon cas, je ne ferai que ce que doit. Je suis le méchant de l'histoire qui s'est développé et qui peine à être éliminé.

Malgré la détérioration rapide due à la propagation depuis un certain temps du mot à six lettres que personne n'ose prononcer sauf celle qui en est atteinte, une montée de positivisme s'installe et laisse croire que l'épreuve n'est pas insurmontable, bien que très ardue. Lors d'une période de stabilité ou d'une once de «mieux-être», une descente de négativisme fait son chemin. Allez comprendre. C'est sa réalité. Traitement par-dessus traitement. Chimiothérapie par-dessus médication. Repos par-dessus repos accompagné de siestes irrégulières. Je ne vous apprends rien. Elle subit, elle ne contrôle plus rien. Sa belle tignasse bouclée a même dû laisser sa place à un crâne dégarni qui lui allait quand même à merveille. Ce n'était pas dans sa nature, mais la nature prend de plus en plus le dessus. Le temps va vite. Tout va vite. Quelques temps après, elle ne reconnaît plus les siens ou à peine par soubresauts. Je poursuis ma présence auprès d'elle depuis le début de cette épreuve, et ce, bien avant qu'elle ne l'apprenne. J'étais là, faisant ma place sournoisement en me propageant en elle de façon discrète. Maintenant que je sens la fin approcher, je ne peux faire autrement que de penser que la mienne aussi n'est pas très loin non plus. Je suis le pire ennemi de tout être, celui qu'on craint, celui qu'on ne veut pas, celui qu'on redoute. La seule bonne nouvelle c'est que moi, le cancer, je partirai avec elle.

Plus que quelques jours parmi nous. Tu manques déjà et manqueras assurément à tous tes proches ainsi qu'à ta «mini-toi» à qui ils pourront raconter leurs diverses expériences de vie, de plaisir et de bonheur en ta compagnie. Malgré le fait que tu en sois plus ou moins capable, moi, je les entends lors de leurs visites à l'hôpital où tu entameras, non pas avec simplicité, ton dernier repos. Durant tout ce temps, entourée de tes parents, tes amis et ton mari, il y aura tantôt des rires, tantôt des pleurs mais toujours de l'amour. Prends tout cet amour et emporte-le avec toi car il te revient en entier. Pour toujours, à la vue d'une coccinelle, c'est à toi que beaucoup de gens penseront, toi qui les aimais tant. Tu seras et resteras dans les souvenirs les plus chers de tous et chacun. Des souvenirs qui ne mourront jamais, valant à tout le moins, tout comme toi, un milliard, ma belle Julie.

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