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L'épidémie d'Ébola, entre «ici» et «là-bas»

20/09/2014 07:57 EDT | Actualisé 20/11/2014 05:12 EST

Le 8 août 2014, plusieurs mois après l'annonce par le ministère de la Santé de la Guinée Conakry des premiers cas de maladie à virus Ébola dans le pays, l'Organisation mondiale de la santé déclarait que l'épidémie de fièvre hémorragique avait gagné du terrain en Afrique de l'Ouest et qu'elle représentait dorénavant une « urgence de santé publique de portée mondiale ». Plusieurs milliers de cas ont été à ce jour identifiés, plus particulièrement en Guinée Conakry, en Sierra Leone, au Libéria et au Nigeria. Plus de 2400 personnes sont décédées des suites de la maladie à virus Ébola.

L'épidémie d'Ébola devrait être vue comme un problème biologique et médico-sanitaire bien sûr, mais aussi, et surtout, comme l'expression de dynamiques politiques, socioculturelles et écologiques complexes. Des dynamiques qui s'inscrivent dans une série de liens entre le « local » et le « global » : ce qui se passe là-bas, dans les pays d'Afrique de l'Ouest, a des répercussions aussi bien en Europe qu'en Amérique du Nord et ailleurs.

Réciproquement, les pays dits occidentaux, en l'occurrence la France, l'Angleterre et les États-Unis, entretiennent des liens historiques avec les pays concernés par l'épidémie qui remontent à l'esclavage et aux colonialismes modernes (le Libéria, par exemple, a été fondé début du 19e siècle par une société de colonisation américaine ayant amené des esclaves devenus libres sur la côte ouest-africaine). Présentement, les images véhiculées par les médias alimentent les imaginaires et la phobie de voir le virus pénétrer les frontières des pays encore exempts du virus. Cette maladie infectieuse dite tropicale représente aussi un intérêt financier de taille pour les compagnies pharmaceutiques à la recherche d'un nouveau vaccin et de nouveaux médicaments.

Les liens avec les pays d'Afrique de l'Ouest se manifestent également par la présence dans les pays concernés de compagnies minières et pétrolières (notamment canadiennes) et dont les travailleurs pourraient être affectés par l'épidémie. Ces compagnies ont donc tout intérêt à ce que l'épidémie se tarisse. Leurs juteux bénéfices, qui profitent fort peu au développement social local, pourraient en pâtir. Et n'oublions pas l'Humanitaire par qui passe l'essentiel de l'aide en Afrique dans ce type d'urgence.

Les informations les plus pessimistes et les plus alarmistes nous sont parvenues via une multitude de canaux médiatiques pour décrire la situation engendrée par le virus. À ce titre, les médias participent à la circulation de représentations venant renforcer les stéréotypes et la différence entre le « soi » (les « Occidentaux ») et l'« autre » (les « Africains »). Les grands titres de la presse internationale proposent des expressions les plus dramatiques pour décrire la situation : « Ébola, La Menace », « Ébola, une plaie ouverte en Afrique », « Ébola : Bienvenue en enfer ». Sans oublier les photos les plus stupéfiantes montrant les grandes manœuvres médico-sanitaires exécutées par les organisations humanitaires et leurs cosmonautes portant masques, gants et bottes, pulvérisant les pièces des maisons infectées par le virus et transportant les nombreux morts dans des grandes bâches blanches.

Les médias ne manquent pas non plus de nous rappeler la « misère » qui règne dans cette région du monde et même l' « insouciance » de ces habitants. Sans oublier la force des « croyances ancestrales » et de la peur de « punitions divines » parmi les populations qui représenteraient des barrières à la raison humanitaire. Le magazine Paris Match avec son titre « Ébola : Au cœur des ténèbres » en vient même à nous ramener à la fin du 19e siècle au temps de la colonisation en reprenant le titre du célèbre roman de Joseph Conrad décrivant le Congo du roi Léopold II.

Du côté de la Science, comme dans les médias, les publications se multiplient et rivalisent entre elles. Peter Piot, « monsieur Ébola » et directeur de la prestigieuse London School of Hygiene and Tropical Medicine, a quant à lui élevé cette épidémie au statut de « tempête ». Du côté des institutions de la santé, certaines ont été qualifiées d'alarmistes, d'autres jugés trop attentistes. Parmi les premières, Médecins sans Frontières International déclarait début septembre devant les Nations Unies que l'organisation était dépassée par l'ampleur de l'épidémie, que la réponse internationale tardait et que si des moyens logistiques et militaires n'étaient pas rapidement déployés, « nous ne parviendrons jamais à contrôler l'épidémie ». La réponse est venue de l'administration Obama qui vient de promettre le déploiement de 3000 militaires au Libéria.

Jeune Afrique signale que « l'épidémie et la psychose gagnent du terrain ». Beaucoup de compagnies aériennes ont d'ailleurs supprimé leurs vols vers les pays concernés. Pendant ce temps les ministères de la Santé des pays occidentaux tentent de rassurer leur population du faible risque de voir se répandre le virus dans leur pays. Ici, au Québec, 'nous n'avons pas de contacts avec des chauves-souris, des primates, etc.' rappelle la santé publique. Entendez par là, nous ne risquons rien. Devons-nous aussi comprendre que, de toute façon, nous sommes différents d'eux?

Compte tenu de la situation au Libéria, le pays le plus touché actuellement par l'épidémie, le ministre de la santé libérien déclarait début septembre aux Nations Unies que l'existence même du pays était menacée. Le conseil de sécurité des Nations Unies a déclaré vouloir se saisir de l'affaire. On assiste progressivement à la mise en place d'un dispositif militaro-humanitaire d'urgence dont le but explicite est de contrôler l'épidémie (et assurer la discipline). Et pendant ce temps-là, le Canada fournit quelques laborantins, qui ont été rappelés pour question de sécurité pour ensuite y être renvoyés, ainsi qu'un stock excédentaire d'équipements de protection.

L'ampleur de l'épidémie d'Ébola est une urgence qui requiert une collaboration entre les acteurs nationaux et internationaux, le renforcement des structures de soins de santé et la prise en compte de facteurs socioculturels et économiques. Mais l'intervention notamment militaire des anciennes puissances coloniales est-elle à voir d'un bon œil? Et, plus globalement, l'assistance internationale ne risque-t-elle pas de déstabiliser encore un peu plus les économies locales? S'il devait s'avérer, comme certaines le pensent, que l'épidémie d'Ebola est, comme beaucoup d'autres maladies infectieuses, l'expression de la pauvreté et des inégalités sociales, il s'agira pour les gouvernements d'assurer la mise en œuvre de politiques visant avant toute chose la collaboration avec les populations civiles, la solidarité et la justice sociale.

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