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La royauté en Thaïlande : continuité et décrépitude

En Thaïlande, pays profondément bouddhiste, le roi est censé incarner Bouddha et est considéré par beaucoup comme un demi-dieu.

13/11/2017 09:00 EST | Actualisé 13/11/2017 12:00 EST
Athit Perawongmetha / Reuters
Le roi Bhumibol, mort l'an dernier à l'âge de 88 ans, aura régné pendant sept décennies, soit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un an plus tard, le deuil officiel se terminait, ces dernières semaines, avec diverses cérémonies.

Autres temps, autres mœurs. On pourrait aussi dire autres pays, autres traditions politiques. Pour un esprit républicain comme le mien, je trouve insultant le fait d'accorder un traitement préférentiel ou de se prosterner devant des personnes simplement à cause du sang qui coule dans leurs veines. Cela accentue en moi les instincts démocratiques qui veulent que la souveraineté réside dans le peuple et non qu'elle soit incarnée par un individu. Mais, dans d'autres pays, la royauté, même si elle n'est plus absolue, sert de ciment et de continuité à travers les époques. La Thaïlande est un de ces pays.

Le roi Bhumibol, mort l'an dernier à l'âge de 88 ans, aura régné pendant sept décennies, soit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un an plus tard, le deuil officiel se terminait, ces dernières semaines, avec diverses cérémonies. Le règne de Bhumibol aura été l'un des plus longs que le monde ait connus. Pendant la même période, les États-Unis auront eu 13 présidents! Sa succession est semée d'incertitudes, cependant.

En Thaïlande, pays profondément bouddhiste, le roi est censé incarner Bouddha et est considéré par beaucoup comme un demi-dieu.

En Thaïlande, pays profondément bouddhiste, le roi est censé incarner Bouddha et est considéré par beaucoup comme un demi-dieu. C'est là la source principale de l'affection des masses pour qui la religion demeure une affaire qui se vit au quotidien. Le roi décédé était respecté, même vénéré. Cela ne veut pas dire qu'il était sans reproche. Pensons à son accommodement avec les diverses dictatures militaires, dont l'actuelle qui a renversé le régime provisoire qui avait succédé à la première ministre Yinluck Shinawatra en 2014, destituée par une Cour constitutionnelle au service de l'Armée et dont le frère avait, lui aussi, été renversé par des militaires en 2006. Gardons aussi à l'esprit que même le commentaire, au début du présent paragraphe, sur l'imperfection du roi, serait susceptible de sanction dans ce royaume d'Asie du Sud-Est où le crime dit de lèse-majesté est invoqué régulièrement et passible de lourdes peines de prison. On ne critique pas le roi impunément, tout comme pour le régime militaire.

Le crime de lèse-majesté en Thaïlande

En Thaïlande, le simple fait de partager un article en ligne, qui critique du roi ou se moquant de lui, peut constituer un crime de lèse-majesté. Ce qui est pourtant contradictoire avec l'idée d'une monarchie constitutionnelle où la personne du souverain n'incarne plus l'État à elle seule. Bref, si l'institution évolue, la façon de la percevoir et aussi de la critiquer devrait évoluer, elle aussi. Mais, ce n'est pas le cas en Thaïlande, où toute critique du roi est susceptible de lourdes accusations, comme si une opinion personnelle pouvait compromettre la sûreté de l'État. Même des parents thaïlandais se sont crus obligés de dénoncer leurs propres enfants et ont été présentés comme des exemples de bons citoyens! On se croirait en Union soviétique ou en Chine, lors de la Révolution culturelle, où le régime glorifiait les dénonciations filiales ou parentales au nom de la pureté idéologique et de la ferveur révolutionnaire!

Un avenir incertain

La royauté constitutionnelle thaïlandaise a survécu, depuis 85 ans, à 19 coups d'État dont une douzaine a renversé des gouvernements élus démocratiquement. Ainsi, cette institution semble davantage adepte à la survivance politique qu'à la constance démocratique. Mais, comme toute institution qui ne se renouvelle pas, la royauté thaïlandaise risque la décrépitude. Peut-être que cette aptitude à durer à travers les âges et les régimes gouvernementaux est une source additionnelle du respect et de l'attachement réel des Thaïlandais à leur roi.

Cependant, comme on l'a vu dans les années 1990 au Royaume-Uni, quand les frasques de certains membres de la famille royale faisaient les manchettes des journaux à potins, le comportement des dirigeants n'échappe plus à l'observation et à la critique de la population et peut beaucoup miner sa crédibilité. En Thaïlande, conjugués à la liberté d'expression des réseaux sociaux, le style du nouveau roi, ses turpitudes, et sa personnalité excentrique risquent de décrédibiliser l'institution royale et on peut s'attendre à encore plus d'accusations de crime de lèse-majesté à l'avenir dans l'ancien royaume de Siam. D'ailleurs La Presse+ a consacré un reportage fort intéressant au roi décédé et à son héritier, fantasque et flamboyant playboy.

Toutefois, en poursuivant ses détracteurs et défenseurs des droits de la personne et en se collant à l'antique idée du crime de lèse-majesté, le régime des généraux, qui défend le nouveau Roi et, à travers lui, sa propre position, pourrait s'enfoncer dans une spirale de dénonciations et d'accusations qui alimenteront un ras-le-bol populaire et, immanquablement, toujours plus de critiques.

Pour redorer son blason et assurer sa pérennité, la royauté thaïlandaise devrait pouvoir s'élever au-dessus de la mêlée politique, tempérer les ambitions militaires au lieu d'y consentir, agir comme une voie de sagesse et de modération et, comme le fit Juan Carlos dans une autre Espagne, agir comme caution du régime démocratique. Ce n'est pas le cas, malheureusement. Et en Thaïlande comme ailleurs, le silence face aux abus politiques et à l'arbitraire militaire équivaut à la complicité.