LES BLOGUES

La chirurgie plastique, futile quête de l’esthétisme en Chine

De nombreux Chinois croient que ces modes nouvelles sont à la source de problèmes sociaux.

03/10/2017 09:00 EDT
Nir Elias / Reuters
La dernière mode remplace les slogans révolutionnaires de naguère.

Mon premier blogue portait sur un sujet d'actualité internationale, mais mon attention se dirigera aussi vers des sujets de société concernant le monde chinois (Chine, Taiwan, Hong-Kong), l'Asie et l'Asie de l'Est, en particulier. Ces contrées, où réside plus de la moitié de l'humanité, sont rarement abordées dans les médias traditionnels autrement que pour nous faire part d'un cataclysme naturel, d'un attentat terroriste ou d'une guerre quelconque. Pourtant, les gens vivent des vies comme les nôtres, souvent marquées par un sens des priorités qui diverge du nôtre, quoique la mondialisation fasse là-bas aussi œuvre d'homogénéisation des cultures, des goûts et des idées. En soit, cette standardisation est déplorable, car elle va à l'encontre de la promotion de la diversification des identités et des expressions culturelles. Mais, une fois cela dit, que fait-on? Comment arrête-t-on le glissement vers l'américanisation de nos sociétés? Si ce problème se pose avec une acuité particulière au Québec, l'Asie, aux antipodes, n'y échappe pas pour autant.

Prenons l'exemple de la Chine. Ce pays change à un rythme effarant! Et si les gratte-ciels y poussent comme des champignons, des mutations sociales, moins perceptibles, sont aussi en train de transformer les façons d'être, de penser et de consommer. Et si d'emblée, pour nous faire accepter n'importe quoi, y compris le travestissement de valeurs anciennes, on fait rimer « progrès » avec « changement », tout ne change pas pour le mieux.

Charles de Gaulle aurait dit que « La chose la plus difficile est de n'attribuer aucune importance aux choses qui n'ont aucune importance ». C'est ce que je me disais en prenant connaissance d'un article la semaine dernière qui faisait état de la montée fulgurante du recours à la chirurgie esthétique en Chine. On savait cette tendance déjà fortement présente au Japon et en Corée, deux pays sous influence américaine depuis plus de 70 ans, mais le phénomène est nouveau dans l'Empire du Milieu. Les personnes plus âgées, celles qui ont connu la Chine d'avant les grandes réformes économiques, ceux et celles qui ont vécu essentiellement dans le dénuement, ne connaissaient que le 心里美 (xinlimei),soit le désir d'être heureux dans son cœur, mais les jeunes Chinoises recherchent aujourd'hui le 爱美 (aimei), soit la quête de la beauté, la recherche d'une belle apparence.

La dernière mode remplace les slogans révolutionnaires de naguère. On imite son prochain non pas dans sa ferveur communiste, mais dans son conformisme vestimentaire et esthétique. On copie les modes occidentales, même les plus insignifiantes. On glorifie et on veut ressembler aux vedettes de cinéma et les chanteuses. Pour voyager vers ses rêves, on dépense des fortunes pour se faire arrondir les yeux, augmenter les seins, remodeler le nez, etc. On cède à la pression des cercles d'amies, en chair et en os ou virtuelles, qui eux aussi se sont fait opérer une ou plusieurs fois. Et si j'écris au féminin, c'est que le phénomène, pour l'essentiel, est le fait de femmes et de jeunes filles, bien que des hommes, qui autrefois se bornaient à se faire teindre les cheveux en vieillissant, cèdent aussi à l'idéal de beauté conformiste et l'encouragent par des publicités et des comportements sexistes. L'exemple le plus frappant étant le recours à de belles filles pour vendre des automobiles ou faire la promotion de toutes sortes de produits de consommation.

Le gouvernement chinois encourage lui-même ce conformisme et la promotion d'une image typée de la femme comme lorsque, lors des Olympiques de 2008, il exigea que toutes les hôtesses officielles soient de la même taille et aient la même apparence physique, comme si elles étaient produites en ligne, des robots presque. J'ai vu encore la même chose dans les images du défilé du 1er octobre dernier.

De nombreux Chinois croient que ces modes nouvelles, qui vont de la toute dernière vague esthétique occidentale à une transformation du système d'enseignement, qui occulte en grande partie l'enseignement de l'histoire et des arts anciens, comme la calligraphie, sont à la source de problèmes sociaux. Ils appréhendent un véritable choc des valeurs, opposant ceux qu'on appelle ici les milléniaux aux générations qui les précèdent, dont le résultat sera l'avènement d'une société où individualisme et égoïsme régneront en maître.

En Chine, la poursuite du progrès est devenue une quête absolue à laquelle on a sacrifié l'environnement et des siècles de traditions que l'on croyait immuables; pour les Chinois, les jeunes Chinoises en particulier, la recherche de la beauté éphémère et d'un bonheur factice remplace la quête du simple bien-être matériel et de la satisfaction du cœur dont se satisfaisaient les générations précédentes. Elles recherchent une perfection qui n'est pas de ce monde et se condamnent ainsi à une quête sans fin, conduisant à la non-atteinte d'un bonheur réel, ancré sur des bases solides.

Face à ces changements et à la quête futile de l'esthétisme et de la satisfaction de « besoins » créés de toutes pièces par la société de consommation qui submerge aujourd'hui les valeurs ancestrales de la Chine, Confucius, dont c'était le 2568e anniversaire la semaine dernière et qui a dit « Je n'ai pas encore vu un homme qui aimât la vertu autant qu'on aime une belle apparence », aurait sans doute hocher la tête en se disant que, tout compte fait, la médiocrité des hommes est bien la seule constante de l'Histoire.